Faites parler les images #17

Godiller …

À la montagne comme en bateau, tout est souvent une histoire de pied. Il existe bien des garde-corps, des garde-fous, des mains courantes, des parapets, des rambardes, des bastingages, des filières et tout un tas d’autres moyens de se rattraper par la main quand le pied a failli, mais c’est à lui qu’on confie le travail de base sans y penser, c’est à lui que revient la mission la plus importante : nous garder en contact avec la Terre, qu’elle soit de pierre ou d’eau. C’est lui qui fait l’interface, lui qui nous dit quand ça penche ou quand ça glisse alors même que le regard, volage, se perd au loin parmi les cimes, les lumières sur la neige, les ailes d’un oiseau, les images renversées sur un miroir d’eau ou les pas du bouquetin.

Le pied, pourquoi le singulier d’ailleurs ? Prenons le problème au pied de la lettre. À cause du pied marin ? À cause du pied sûr des montagnards ? Parce que c’est lui quand on prend son pied ? Pourtant, l’humain a bien deux pieds, symétriques et semblables, qui peuvent se regarder en frères, mieux, en jumeaux. Deux pieds pour comparer la pression sur l’un et la pression sur l’autre. Deux pieds pour l’équilibre. Riche également, la stéréo des pieds, les informations de l’un à compléter par celle de l’autre pour avoir l’impression que la musique du monde nous enveloppe.

Deux pieds, c’est vrai, mais on les utilise rarement tous les deux en même temps et de la même façon. Pour marcher, c’est chacun son tour, un pied devant l’autre. Pieds joints on est immobiles. Immobiles ? Relativement immobiles, immobiles par rapport à un support qui avance : pieds joints pour godiller en ski, quand chacun son tour accueille le poids du corps pour de petits virages serrés qui font une si belle trace, toute en pleins et en déliés sur la neige fraîche. Pieds bien calés et un peu plus écartés pour la godille en mer, un seul aviron à l’arrière du canot, on s’appuie sur un pied, puis sur l’autre pour que la pale puisse pousser sur l’eau sans faire de bruit ni de remous, en silence, la façon la plus élégante de se déplacer dans un port, balancement tout en alternances qui raconte déjà les vagues, le tangage et le roulis bien avant la haute mer.

Souvent, trop mal habitués par le lisse du goudron, on n’écoute pas suffisamment nos pieds, on ne leur fait pas assez confiance. Pourtant, ils savent le chemin de la maison, ils savent l’herbe et les cailloux, ils savent quand ça glisse et quand ça penche, ils savent se poser entre les racines des arbres quand on marche dans la forêt, ils savent le nombre de marches qu’il y a dans l’escalier. Nos pieds savent l’équilibre, ils guident ceux qui voient mal et ceux qui ne voient pas. Mais ceux qui voient leur préfèrent trop souvent les yeux pour connaitre le sentier, ils obligent le regard à une tâche qui ne devrait pas être la sienne, nos yeux qui sont là avant tout pour nous régaler goulument de la beauté du monde.

Juliette Derimay

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Faites parler les images #17

Chers visiteurs,

J'ai le plaisir de vous proposer ces deux nouvelles images pour réveiller votre plume avec comme toujours en introduction un texte de Juliette Derimay que je remercie chaleureusement pour cette "mise en marche".

Nous nous réjouissons de vous lire.

Belle semaine à toutes et à tous,

Céline

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Je rappelle le principe de l'atelier d'écriture pour ceux qui nous découvrent.

"Une succession de mots, une phrase, un ou plusieurs paragraphes, voici l’espace que je vous offre pour vous exprimer ici.

Ma photographie ne comprendra ni lieu ni date, afin de ne pas influencer votre histoire, votre ressenti vis-à-vis de la scène, des couleurs, ou de l’ambiance qu’elle dégage.

Vous pouvez publier de manière tout à fait anonyme en laissant un pseudonyme par exemple. Sachez également que l’adresse email, requise pour envoyer le commentaire/texte, ne sera ni publiée ni diffusée, selon le respect de la loi sur la protection des données (GDPR)."

Si vous souhaitez avoir un aperçu du premier atelier, rendez-vous ici.

A très vite pour découvrir vos textes.

Céline

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QUESSON

Nous voilà partis pour notre dix septième voyage, nous en avons visité des pays, découvert des amis, fait vivre des personnages inconnus à qui nous avons  prêté des intentions, les nôtres, faisant parfois fi de la réalité. Depuis Tokyo et ses rues animées, ses restaurants où l’on entendait souvent ce prénom bien Français, Henri. Nous avons aidé à la réparation de cette moto glissant sur la glace, nous lui avons donné le moyen de réparer avec cette fameuse clé de 12 puis découvert ces joueurs de foot sur ce terrain d’altitude. Nous avons pris ce bateau signe, rencontré ce lecteur devant son écran imaginaire, et de nombreux personnages : que sont devenus ces éleveurs amoureux ? ces hirondelles vont elles revenir… ?Ce sont plein de souvenirs qui nous ont été donnés de décrire avec beaucoup de plaisir. 

Maintenant, c’est  une nouvelle aventure, encordés l’un à l’autre ; dépendant l’un de l’autre, la route est longue, le chemin pentu… J’avance péniblement, mes jambes sont lourdes, mon pied parfois glissant sur cette neige sur laquelle je laisse mon empreinte, mais j’avance. Ce silence, cette solitude sont bénéfiques,  et même nécessaires dans ce monde instable qui ne sait plus trop où il va . Chacun a ses certitudes, sa vérité qu’il veut imposer et toi, mon guide, je te fais confiance, nous avançons ensemble, nous peinons ensemble. Nous prenons le temps d’admirer ce lever du soleil, d’apprécier cette eau pure et vivifiante qu’il nous faut protéger, d’écouter ces animaux qui eux, vivent en pleine harmonie avec la nature et libres. Nous avançons et allons de découverte en découverte, appréciant ces paysages grandioses, ces montagnes à perte de vue, ces lacs aux eaux claires et translucides où se mirent les sommets voisins…. Nous prenons le temps…

Nous savons que nous sommes attendus par notre ami , sur ce fleuve, chaussures bateaux obligatoires. Nous embarquerons pour découvrir ces marais, n’est-ce pas Jean, où nichent des espèces encore inconnues… cet oiseau chat, pond toujours dans les temps de Noël, cet oiseau free pond, il chante, il crie, il appelle…. on lui  répond: Allo! ce bel oiseau coloré qui vit dans les casernes, il peint, pond, peint, pond… Cet oiseau là, pond, l’autre dans son nid pond…Quelles découvertes qu’il faut protéger et garder. La route est encore longue mais nous prenons notre temps, le temps de la découverte, de la réflexion, du silence, avançant pas à pas dans la sérénité. Nous sommes loin du tumulte des villes, de l’accélération des nouvelles annoncées avant leur arrivée, du chacun pour soi, de l’affrontement verbal mais aussi physique alors si on augmentait chacun les sens, nos sens et roulions tous en tant d’aime…

Toujours prêt pour un nouveau voyage proposé par nos charmantes hôtesses qui mettent à notre disposition les éléments qui  permettent de découvrir le monde. C’est le pied!

Antoine alias quantinosse

pascal chambon

Joli texte Antoine empreint de nostalgie.
Oui, merci à Céline et Juliette qui nous ont accueilli à leur bord photographique, vers leur cap littéraire. Grâce à elles, nous avons fait un bien beau voyage imaginaire.

Céline

Merci beaucoup Antoine pour ton texte qui nous rappelle d’abord dès le début le chemin parcouru au sein de cette rubrique, j’ai aimé me remémorer les images ainsi que vos histoires.
Très beau texte, que je sens très personnel, qui invite à notre tour l’introspection … Un grand merci pour ta collaboration et ta générosité.

pascal chambon

J’avais marché sur l’eau. J’étais même connu pour ça. J’avais aussi fait pleuvoir des poissons. Bref, grand magicien devant l’éternel. Enfin l’éternel, c’était plutôt mon paternel. Mais sur ce point, les choses restent assez floues. Et puis un jour par un mauvais coup du sort, à cause d’une embrouille lors d’un diner suivi d’un poker menteur, j’ai fini ma première partie de carrière, contraint et forcé. Un dernier tour de magie pour la gloire, disparu, réapparu, la grande évasion, l’histoire de la malle espagnole. Bref de la grande illusion, genre Houdini, Copperfield et quelques autres passés au Grand Cabaret de Patrick Sébastien.

Mais revenons en arrière. A un moment, j’en ai eu marre de marcher sur l’eau. Mon tour était sympa mais à Tibériade, c’est pas comme à Las Vegas, il n’y a pas grand monde pour vous applaudir, moins qu’à Rome le jour de Pâques. Pourtant, c’est un tour qui demande beaucoup de préparatifs et un gros budget en dauphins et sardines qui vous servent de support invisible sous la surface de l’eau. Or la magie, c’est comme tout, il faut que ça soit rentable. Faut pas croire, contrairement à ce qu’on imagine, je ne vivais pas d’amour et d’eau bénite. Certes je n’avais pas un train de vie extraordinaire, pas de Roll’s à pois roses, pas de jet privé à mon effigie. Et côté épargne, pas de compte planqué dans un paradis fiscal. Mais tout de même, faut ce qu’il faut.
Par une nuit d’insomnie, je me suis dit que piloter un bateau sur le lac pour trimballer des touristes serait bien moins fatigant et beaucoup plus profitable pour mon compte en banque. J’ai acquis une vieille barge, acheté un tabouret pliant et un teeshirt new âge. Avant de lancer ma start-up, j’ai fait mousser ma légende sur les réseaux sociaux. Des potes ont écrit quelques évangiles bien troussés. Bon ça reste entre nous, mais St Jean, St Luc et les autres étaient des pseudonymes. Derrière ces noms d’emprunt se cachaient Marc Lévi, Guillaume Musso et Joël Dicker qui ont écrit tous les chapitres à suspens. Les pages plus tristes, parce qu’il faut toujours des passages moins youp la boum voire larmoyants, je les ai confiés à Michel Houellebecq. Alors lui dans le genre, chemin de croix, il est imbattable. Enfin pour toute la dimension féminine, parce qu’il y a aussi un fervent public féminin à ne jamais négliger, j’ai fait appel à Amélie Nothomb. Toute cette dimension MLF #Metoo, avec Marie qui n’a jamais vu le petit Jésus et Marie-Madeleine qui l’aurait beaucoup trop fréquenté, c’est sorti du chapeau d’Amélie Nothomb. Avant publication, j’ai relu leurs écrits, demandé deux trois modifications puis édité le tout à compte d’auteur parce qu’à l’époque, trouver un éditeur c’était pas facile. J’ai pris un risque mais sur la durée, ça a plutôt bien marché, un bon retour sur investissement.
Les touristes ont commencé à affluer et moi à les accueillir à la barre. En plus du prix de la croisière pèlerinage, je proposais des boites de sardines, des boules avec de la neige même s’il n’a jamais neigé à Tibériade, des CD de chants a cappella, des épines de cactus qui soi-disant avaient fait partie de ma couronne d’épines, des magnettes en forme de croix. Ça se vendait comme des petits pains. Bien sûr, tout ça était fabriqué en Chine par l’usine qui produisait les objets dérivés de La Guerre des étoiles. Usine spécialisée dans le céleste en quelque sorte.

Le business était fructueux mais au bout d’un moment je me suis lassé. Je tournais en rond sur mon lac comme un hamster en cage. Crise existentielle. Pourtant j’étais encore jeune. Ça ne pouvait pas être la crise de la quarantaine. D’ailleurs mon toubib m’a dit « Dites 33 ». Quand j’ai répété « 33 », j’ai ressenti une douleur aux pieds et aux poignets. Perplexe, le toubib a déclaré « C’est un peu jeune pour l’arthrose mais vous avez beaucoup vécu dans l’humidité, votre bateau, tout ça. » A la fin, il a chuchoté « Un conseil, ne vous lancez pas dans une psychanalyse, oubliez En Thérapie, prenez plutôt de l’altitude. » Facile à dire. A mon âge, je ne me voyais pas remonter sur scène pendu à des fils invisibles les bras en croix. De toute façon Céline Dion avait pris ma place à Las Vegas et Marie-Madeleine, jalouse comme elle est, n’aurait pas supporté que je devienne prestidigitateur au Crazy Horse de Paris. Un dimanche, j’ai pris ma décision, irrévocable. J’ai revendu mon bateau, pris l’avion pour Paris, ai foncé au Vieux Campeur pour acheter une paire de chaussures de randonnée. Le vendeur m’a demandé « C’est pour de la balade ou pour un trek ? » A vrai dire, je ne m’étais jamais posé cette question existentielle. Devant mon air dubitatif, il a ajouté « Pour la balade, les sandales tout cuir, ça peut suffire, sinon… » J’ai pris une paire de chaque et arrivé à la caisse, pas de miracle, ça m’a coûté bonbon. Pour assouplir les semelles, j’ai d’abord fait le tour de toutes les églises parisiennes, puis escaladé la butte Montmartre jusqu’au Sacré-Coeur. Voilà, une semaine plus tard j’étais fin prêt, direction Compostelle.

C’est incroyable la foule qui arpente ce chemin. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux. Je les écoutais exprimer leurs motivations « Recherche de sens, quête de spiritualité. » Moi j’observais, avec toute l’humilité qui me caractérise. Heureusement, personne ne m’a interrogé sur mes motivations profondes. Je me voyais mal répondre « Je suis en quête d’un nouveau marché. » Finalement au bout d’une semaine, j’ai renoncé à Compostelle. J’arrivais trop tard. Impossible même avec un bon plan marketing de s’y faire une place au soleil. J’ai bifurqué, pris tous les chemins ascendants. C’était ma seule contrainte, ma nouvelle devise « toujours plus haut », genre Sylvain Tesson mais sans l’alcool, genre Mathieu Ricard mais sans la robe safran. Ceci dit, le Dalaï-lama de la photographie, quand je l’ai croisé à Katmandou, il m’a piqué mes sandales. Je suis sûr que c’est lui, on fait la même pointure. Heureusement, restaient mes pompes de rando. J’ai allumé un cierge pour rendre grâce au vendeur du Vieux Campeur. Pas une ampoule, aucun stigmate, que du bonheur. Pas à pas, le souffle régulier, je grimpais comme un dahut. Je me nourrissais de baies, me désaltérais à l’eau bio des torrents, une vraie bénédiction. Plus l’oxygène se raréfiait, plus je sentais naître en moi une vraie spiritualité.
Jusqu’au jour où, me retournant pour admirer le paysage, j’aperçois en contrebas des marcheurs. D’abord quelques-uns, puis une troupe qui grossit, un groupe qui s’étire, une foule immense qui serpente. Pour sûr, me voilà suivi. Ils s’approchent, tous vêtus d’un teeshirt à mon effigie, à l’époque pas si lointaine où je portais un béret étoilé et fumais le cigare. Ils s’agenouillent, veulent me baiser les pieds. Je recule, « Vous faites erreur. » Je tiens à mon anonymat. Rien n’y fait. Ils me collent, psalmodient des prières, joignent les mains, sortent leurs portables, me prient de partager un selfie. Et là miracle, j’imagine mon nouveau business. Même plus besoin d’embaucher Musso, Nothomb et les autres. Aucun investissement. Quand je demande 1€ par selfie, mes adorateurs m’en donnent dix. Et pour la diffusion, pas besoin d’achat d’espace publicitaire. Ils tapent #Jésus et ma trombine se propage aussitôt sur Instagram. Voilà, j’en suis là de ma vie. Cool non !? Et si vous me demandez quel conseil je voudrais transmettre aux jeunes, c’est « croyez en vous, tracez votre chemin… Et si on vous dit que les voies du Seigneur sont impénétrables, vérifiez d’abord par vous-même, tous les chemins mènent à Wall Street. »

Céline

Quel bonheur de vous retrouver, toi et Antoine. Lorsque je vous lis, je me demande toujours pourquoi j’attends si longtemps avant de proposer de nouvelles images, toujours magnifiquement introduites par Juliette.
Merci Pascal, c’est un vrai festin que tu nous offres. J’aime ce mélange de références modernes et sacrées. Texte dense, dense et drôle aussi, à relire plusieurs fois pour déceler des subtilités cachées. MERCI 🙏

Antoine QUESSON

Bravo…Céline a utilisé d’abord son trépied pour y déposer son appareil et nous proposer ces tableaux et toi, Juliette tu as su magnifiquement traduire ces images. Je trouve ça beau . Qui oserait détourner les talons devant ces paysages… vous êtes, oserais-je écrire, deux belles pointures. Je ne me lasse pas de vous suivre. Je proposerais au batelier de porter des chaussures bateaux pour sa navigation, l’occasion de trouver chaussure à son pied. Je divague sans doute. Merci pour cette belle introduction

Juliette Derimay

Bravo à toi, Antoine pour ta fidélité et merci de nous suivre ainsi pied à pied !

Pascal Chambon

Bravo Juliette. Très bel hommage à nos pieds qui nous font avancer chaque jour vers un but. Nos pieds si souvent injustement oubliés, trop loin des yeux. Pourtant ça aurait eu de la gueule si Gabin avait dit à Michèle Morgan « T’as de beaux pieds, tu sais. »

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