Faites parler les images #14

Le portrait

Quand j’avais appris que mon reportage allait être publié dans le journal, j’avais déjà trépigné de joie en tournant sur place comme un fakir qui a trouvé un gros tas de braises bien rouges ! Mais maintenant, un magazine littéraire international, une audience multipliée par dix par cent, une reconnaissance nationale, voire internationale, de mon travail et de celui de cette grande dame que j’admire tant, Marguerite Woolf, sujet de ce portrait …. Je ne sais plus comment me calmer, et ça fait deux jours…

Marguerite Woolf a toujours fait partie de ces autrices que je lis, relis et chez lesquelles je picore sans jamais m’en lasser. À chaque fois que je m’y plonge, je découvre de nouvelles images, de nouvelles articulations, des références, des tournures de phrases qui augmentent encore mon admiration pour cette autrice. Ses personnages, ses situations, ses descriptions, ses engagements, sa façon de nous emmener dans son monde, de nous y faire vivre et de faire qu’on s’y sente bien, une telle maîtrise m’a toujours fascinée, cette façon de jouer avec la forme de la phrase pour sculpter ses histoires, leur donner force et vie…

Quand elle a accepté de me rencontrer et de répondre à mes questions, je me suis retrouvée sur un petit nuage, j’avais tellement de choses à lui demander ! J’ai accumulé les notes, les questions, les remarques dans des carnets, sur des morceaux de papiers, sur mon ordinateur, des notes sur mon téléphone. Et le grand jour du rendez-vous est enfin arrivé. Devant la porte j’avais les genoux en coton, les mains moites et l’estomac à l’envers. Même le lieu m’impressionnait. Une ancienne boutique, toute décrépite, devanture en bow-window poussiéreuse, porte aux couleurs sales, délavées et passées de mode depuis plusieurs générations. Pour éviter que les regards de l’extérieur ne viennent troubler les réflexions intérieures et que la pensée de l’intérieur ne s’égare à l’extérieur, un lourd rideau aux motifs vaguement botaniques dans les tons rouge-marron foncé, pend et sépare les deux mondes. À l’intérieur, un couloir nu, hormis des piles de journaux soigneusement ficelés entassés sur le sol. À droite, son bureau, qui communique avec le bureau de derrière, celui de Hari, son secrétaire.

Travail au rez-de-chaussée, et ensuite un étage chacun pour le reste de la vie, quand il en reste entre les tranches d’écriture, de la vie. De l’extérieur, ce qui est impressionnant, c’est la pile, ou plutôt le mur de livres. De l’intérieur, ce mûr-là est caché par le rideau, mais il reste deux autres murs couverts d’étagères, tout aussi remplies de livres. Pour ce qui est de la vitrine, la gestion est assurée par Hari. Marguerite, ou plutôt Ma’ comme il l’appelle affectueusement lui donne un titre, et lui patiemment, démonte la pile jusqu’au livre cherché, pour la reconstruire juste après.

Avec Hari, le contact est passé tout de suite plus facilement. Avec Marguerite, j’étais impressionnée, intimidée, j’avais tellement peur de passer à côté de ma chance de pouvoir lui parler et échanger avec elle, que je n’ai pas réussi à profiter pleinement de ces moments. Côté écriture, engagement, féminisme, littérature en général, aucun souci, j’ai pu poser toutes les questions que j’avais préparées, même d’autres qui me sont venues en cours d’entretien, elle m’a consacré quasiment une journée entière, me répondant longuement, avec profondeur, attention et beaucoup de finesse. Mais dans nos échanges, le sérieux n’a que très rarement baissé la garde. Tandis qu’avec Hari, nous avons plaisanté, ri, raconté des bêtises, quasiment dès les présentations. Si bien que pour essayer de trouver un budget pour faire un film sur Marguerite, c’est à lui que j’ai demandé de m’aider à concevoir une photo d’accroche. Nous avons longtemps cherché, réfléchi, fouillé dans la maison parmi les objets susceptibles de dire sans dire cette idée de portrait, comment amener cette pensée de télé, l’épurer pour n’en garder que le cadre ? Le dossier arraché d’une vieille chaise a fini par faire office de petite lucarne, tandis qu’il s’était installé plus loin pour lire mon premier article. Vraiment, elle me plait beaucoup cette image. Initialement je devais faire la même avec Marguerite assise à la place de Hari, mais elle déteste être prise en photo. Alors finalement, je crois que je vais garder celle-là. Pas si mal, non ?

Juliette Derimay

Faites parler les images #14

Juliette et moi vous proposons avec plaisir ce nouvel atelier d'écriture.

Je rappelle le principe de l'atelier d'écriture pour ceux qui nous découvrent.

"Une succession de mots, une phrase, un ou plusieurs paragraphes, voici l’espace que je vous offre pour vous exprimer ici.
Ma photographie ne comprendra ni lieu ni date, afin de ne pas influencer votre histoire, votre ressenti vis-à-vis de la scène, des couleurs, ou de l’ambiance qu’elle dégage.
Vous pouvez publier de manière tout à fait anonyme en laissant un pseudonyme par exemple. Sachez également que l’adresse email, requise pour envoyer le commentaire/texte, ne sera ni publiée ni diffusée, selon le respect de la loi sur la protection des données (GDPR)."

Si vous souhaitez avoir un aperçu du premier atelier, rendez-vous ici.

A très vite pour découvrir vos textes.

Céline

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pascal chambon

Cher Monsieur Oscar,

J’espère que ma lettre vous trouvera en forme.

Vous souvenez-vous ? Vous étiez venus de votre lointaine Angleterre visiter ma patronne. Au volant de la limousine de Madame, je vous avais fait découvert notre belle ville de Delhi puis nous avions roulé jusqu’au majestueux Taj Mal. En échange, vous m’aviez offert un livre. Je ne vous l’avais pas avoué mais c’était mon premier, que j’ai d’abord déchiffré puis dévoré. Qu’elle était belle cette histoire de Robinson sur son ile déserte.
Madame a apprécié votre idée et depuis m’offre tous ses livres après les avoir lus. Elle a juste oublié de m’offrir une bibliothèque pour les ranger. Aussi je les entasse contre la véranda de notre petit logis. Ma femme s’en plaint un peu, dit que ça nous cache le soleil et que bientôt nous serons emmurés. Sur ce point, nos avis divergent. Moi je crois que chaque livre est un rayon de lumière. Depuis votre départ, Monsieur Oscar, je n’ai cessé de lire. Tellement usé mes doigts à tourner les pages. A peine la limousine au garage, je retournais à mes lectures. Ainsi, mes voyages étaient bien plus vastes que ceux effectués avec Madame jusqu’au centre commercial.

Maintenant, il me faut une télévision. Sûrement vous vous dites
— A quoi bon une télévision ? »
Vous avez raison, si ça ne tenait qu’à moi, il n’y en aurait jamais dans notre foyer mais ma femme ne lit pas, je veux dire ne sait pas lire.
Comme vous l’imaginez, je n’ai pas les moyens d’acheter une télévision. Alors je suis allé voir Shankar. Il est un peu roublard mais je ne voyais personne d’autre qui puisse me rendre ce service.
— Shankar, je souhaiterais acheter une télévision pour ma femme.
— Tu sais combien ça coûte, m’a-t-il répondu ?
— Oui je sais, ai-je dit en dodelinant de la tête.
Il a bien compris mon problème. Shankar il a une solution à tout. Il m’a proposé un marché.
— Ecoute, tu me donnes un peu d’argent chaque mois, et chaque mois je t’apporterai une pièce de la télé. A la fin, si tu as payé sans faillir, ta femme pourra se régaler de toute les images de la Terre.
J’ai accepté le marché.
Au premier versement, il a apporté une planche de bois qu’il a posé au sol. Le second mois, j’ai versé quatre pièces, il a fixé quatre roulettes. Déjà ma femme s’impatientait. Alors j’eus une idée. Nous nous installions face à la future télévision et je lui faisais imaginer les images en m’inspirant des livres que j’avais lus. Bien sûr, j’ai commencé par Kipling et Le livre de la jungle. Je jouais tous les rôles Mowgli, Bagheera, Balooo, Sherkan. Et ma femme riait, vibrait, pleurait et m’aimait plus encore Comme je connaissais son goût pour les histoires de princesse, je lui ai projeté Les contes d’Andersen. Enfin projeté, façon de parler.
Quand j’ai repayé une traîte, Shankar a fixé le pied de métal. A ce rythme là me suis-je dit, on n’est pas arrivés. Mais que faire, nous étions si pauvres.
Avouons le, moi aussi j’avais pris goût à cette télévision. Alors je me suis branché sur une chaîne culturelle. De page en page, de livre en livre, j’ai récité Molière, la Fontaine, Shakespeare. J’ai tenté de lire Michel Foucault mais j’ai vite renoncé. En revanche, Jean-Paul Sartre j’ai bien aimé et ma femme a adoré Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Là, je me suis inquiété. Michel Ouellebec, j’avoue m’a laissé perplexe. Il est si pessimiste ce pauvre garçon. Avec sa tête de chien battu, j’ai cru regarder 60 millions d’amis.
Aaah les auteurs russes. La mouette de Tchékov a ému ma femme et au second chapitre de Docteur Jivago, elle s’est identifiée à Lara.
Après, vint Marcel Proust. Nous étions ma femme et moi à La recherche du temps perdu. Riches personnages, images et décors magnifiques. En revanche, les dialogues sont tous filmés en plans séquences, longs, si longs qu’il n’y a même pas de place pour les coupures publicitaires. On peut y voir un avantage mais côté petite vidange, c’est délicat.
Au cinquième mois, j’ai pu payer une grosse somme à Shankar parce que Madame m’avait donné une prime pour bonne conduite, je veux dire pour bonne conduite automobile. Là, on a vu une nette accélération, Shankar est venu avec l’écran. Enfin, le cadre de l’écran. En souvenir, ma femme a pris une photo de moi à travers l’écran. Après le départ de Shankar, nous nous sommes assis sur le canapé. Nous étions heureux, juste le cadre c’était déjà une télévision.

A force de m’écouter tourner les pages, ma femme avait appris à lire.
Elle a dévoré tous les Simenon et tous les Agatha Christie. Faut dire que j’avais tous les titres parce que Madame adore les romans policiers. Dans un autre genre, Madame aime aussi Nabokov. Mais Lolita je l’ai lu tout seul la nuit, après avoir vérifié que ma femme dormait à poings fermés.
Un jour, extirpant un gros livre, j’ai cru suivre une série Netflix. L’histoire un peu complexe d’un type né dans une étable entre un bœuf et un âne. Son père est charpentier. Avec sa femme, ils n’ont même pas fait l’amour mais ont quand même eu le bébé. Un vrai miracle. Pour pimenter l’histoire, il y a aussi un roi très cruel qui fait tuer tous les bébés du pays. La ficelle est un peu grosse mais le héros en réchappe. Sans compter que dans cette histoire, il y a des effets spéciaux incroyables, une pluie de poissons et même que le héros marche sur un lac. On s’attendait à un happy end mais comme il y a un méchant traître autour de la table, l’histoire finit mal alors que le héros n’a que 33 ans. Pardon cher Oscar, suis-je bête de vous spoiler la fin.

Ma femme était de plus en plus impatiente et la pile de livres baissait à vue d’œil.  Heureusement, il restait des chefs d’œuvre. Nous avons dévoré Les Misérables et je me suis rêvé en Jean Valjean. Ma femme s’est exclamée,
   — Quand nous aurons un fils, nous l’appellerons Gavroche.
Puis nous avons souffert avec Lantier au fond de la mine de Germinal, prié pour que s’évade le Comte de Monte-Cristo.

Si vous saviez comme j’ai cravaché dur, fait des heures supplémentaires pour accélérer mes paiements à Shankar. Enfin un matin, j’ai pu l’appeler. Le lendemain, il est arrivé tout sourire, un sourire un peu bizarre mais je ne me suis pas méfié tellement j’étais excité.
   — Ferme les yeux, m’a-t-il dit, c’est plus prudent pendant que j’installe l’écran.
J’ai obtempéré.
   — Voilà, c’est bon tu peux ouvrir.
Quand j’ai regardé l’écran, j’ai vu un homme fatigué, ébloui par la lumière. Il avait un livre à la main et cette main tremblait quelque peu. Bizarrement, quand je bougeais la tête, sur l’écran il bougeait aussi la sienne. Je me suis approché, il s’est rapproché. L’homme avait sur le front et autour des yeux, de petites rides qui ressemblaient au delta du Gange et ses cheveux étaient d’une blancheur de neige himalayenne. Surpris j’ai demandé à Shankar,
 — Tu as mis sur quelle chaîne ? »
Seul le vent m’a répondu. Shankar avait déjà disparu, avec mon argent.
— Mon Dieu, ai-je dit, j’ai travaillé si longtemps… pour un miroir.

Avant que ma femme ne rentre du travail, j’ai posé un drap sur le télé-miroir parce que voir son visage, dialoguer avec son reflet, est parfois bien cruel.

Voilà vous savez tout, cher Oscar. Si mon histoire vous touche, je vous la confie et peut-être pourrez-vous en tirer quelque chose, pourquoi pas un portrait. Lors de la publication, n’hésitez pas à m’envoyer le livre. J’en serai très touché et sans vouloir abuser, pourriez-vous s’il vous plaît y ajouter une petite dédicace à l’intention de ma femme ?

Avec toute mon amitié.

Votre ami, Dorian.

ANTOINE QUESSON

Excellente méthode pour apprendre à lire… J’éteins ce miroir sans tain qui déteint, c’est certain. Il informe et souvent déforme. Ayons du cran, du recul face à cet écran. J’aime ton histoire, il me reste quelques pages encore à découvrir, quelques auteurs, il ne sera pas facile d’être à leur hauteur. Ton écriture limpide m’a incité à ne pas m’ arrêter. Bravo.

Céline

Ma tête dodeline également à te lire !
Un histoire très touchante qui nous montre notre attachement à une illusion et un futur qui n’existe pas, à en oublier les merveilleux moments de complicité et de partage que tu décris si bien …
J’ai bien noté, pour la publication 😉🙏. 
(Si Dorian avait conté ses histoires derrière le cadre, on aurait pu se croire au théâtre).

pascal chambon

Je n’ai pas tout compris à ton commentaire mais je l’accepte quand même. Bises :-))))

Juliette Derimay

Touchée par cette longue liste des livres qui nous marquent, qui nous construisent, nous aident, nous guident… et par ce monsieur Oscar, celui qui vous offre le premier livre, vous mets si bien le doigt entre les pages, que vous ne pourrez plus jamais l’enlever. Mon monsieur Oscar à moi s’appelait Françoise, professeure de français pour la lecture et Martine, pour l’écriture …
Merci pour tout ça, Pascal !

pascal chambon

Merci beaucoup Juliette. Oui les passeurs sont indispensables. Mais une question néanmoins, car j’ai un doute, as-tu compris qui se cache derrière Oscar ? 🙂

Juliette Derimay

Je donne ma langue au chat pour Oscar ! Même si je me réserve le droit de dire « bon sang mais c’est bien sûr » une fois que j’aurais la réponse 😉

pascal chambon

Oscar, Venu d’Angleterre, Portrait, Miroir, Reflet, Dorian… Hum toujours pas d’idée !? 🙂

Juliette Derimay

Gray’t ! je crois que je l’ai, l’Oscar ! … Bon sang mais c’est bien sûr ! 😉

Hanscar Emma

L’alchimie du Verbe

Je ne l’ai longtemps révélé à personne (ce sont de ces actes que l’on pratique en cachette). Évidemment. J’ai eu le sentiment alors que le secret demeurerait indispensable. À qui d’ailleurs aurais-je pu m’ouvrir de cette activité, au sein de ma réclusion ?

Dans quelles circonstances ai-je commencé une telle entreprise ? Par hasard, oui. Un jour de l’hiver précédent, enfin un soir plutôt ou par une nuit d’un noir somptueux. Le ciel piqueté d’étoiles vives couvrait ma masure, perchée au sommet d’une colline par une montée de marches incertaines. Solitaire. Comme moi en fait, au bout d’années de voyages, de rencontres, retirée ici pour fuir les hommes davantage que le virus. Dans le pays, la maison passait pour originale, avec ses pierres sombres, ses fenêtres curieuses, sa forme de manoir hanté. Un antre de sorcière !

C’était l’époque d’un confinement. Je ne sais plus lequel.

Ce soir-là, je restais longtemps sur le seuil à observer de haut le renard roux qui en bas dans mon jardin furetait sans crainte. Le projecteur en captant le mouvement de la bête s’était automatiquement allumé, me signalant une présence indue. Sa fourrure brillait, merveilleuse et vivante. Je finis par grelotter d’une manière inquiétante. Vous savez lorsque les dents claquent dans la mâchoire, le corps tressaute, agité de soubresauts incontrôlables. Et si les autorités sanitaires allaient me soupçonner contaminée par le virus ? Se réchauffer était une nécessité !

Je n’osais descendre dans la cour chercher du petit bois par crainte d’effrayer le renard. Négligente j’avais oublié d’en monter du jardin pour nourrir l’énorme bûche qui trônait dans le foyer encombré de cendres. Que brûler ?

Autour de moi, pas la plus petite branche, mais des livres entassés partout. Ceux qui me délivraient de la compagnie humaine, et contradictoirement qui me faisaient aussi aimer cette humanité. Il y a belle lurette que le meuble qui servait de bibliothèque avait baissé des bras impuissants à endiguer le flot d’ouvrages délivrés par la poste et ses planches avaient déclaré forfait ! Les volumes s’entassaient partout. Sur le sol, sur la moindre surface plane, au dessus de l’armoire. Ils s’empilaient en formant un large tas dans la véranda en encorbellement que la famille, il y a un temps immémorial, – celui où la famille existait – utilisait comme jardin d’hiver où l’on s’installait pour prendre le thé. De l’extérieur, on aurait dit un mur de briques qui s’élevait et barricadait peu à peu la baie vitrée.

Il n’était pas possible que, parmi ces livres, il n’y en ait pas eu un qui ne soit désormais oublié, détaché de mes préoccupations actuelles. Je lus avec attention les tranches des ouvrages, me mis à fouiller dans la pile. C’est avec soin que je choisis un livre inutile, un de ceux que la société nous pousse à « consommer », vers lequel on va, attiré non pas vers la valeur intrinsèque de sa pensée ou la magie de son style, mais par la personnalité médiatisée de son auteur.

Je craquai une allumette et enflammai une poignée de feuillets après les avoir arrachés au livre puis jetai le tout dans le foyer. Le feu crépita.

Je me blottis contre la cheminée, laissant la chaleur de la flamme imprégner mon corps. À l’autre bout de la pièce, j’avais repoussé trois chaises, en avait renversé une dont le siège avait craqué, les agençant de manière à former entre leurs pieds un espace sur lequel je faisais sécher du linge. La composition ressemblait à un écran de télé vide ! Or ayant cru entendre un toussotement, je découvris coincé dans ce cadre un homme distingué, jambes repliées pour mieux entrer dans ce cadre improvisé Je le reconnus aussitôt ! Je l’avais vu tant de fois présenter son émission de variétés à la télévision ! Il semblait gêné de se trouver là. Pierre Beaulac avait conçu le roman autobiographique, qui venait de partir en fumée, parce qu’il répondait, selon lui, à une attente du public, friand de sa personne. Mais comment un homme imbu de lui-même, comédien dans l’âme, pourrait-il nous aider à comprendre le monde ? Parler de soi, écrire sur soi… Nous discutâmes ainsi une bonne heure. Si bien qu’à un moment je m’assoupis et lorsque je rouvris les yeux, le faux écrivain avait disparu.

Je provoquai presque chaque soir des rencontres. Le livre de recettes d’Armelle ? Une idée de son agent qui voyait bien qu’on ne lui proposait plus que des rôles de seconde importance. Elle suivait un régime minceur depuis 15 ans d’ailleurs. Les confessions de Roland Kosysar ? La vie privée de miss Julie, toujours pimpante pour la moindre interview télévisée ? Les pensées de Gérard D., politologue auto proclamé ? À voir défiler dans mon écran télé ces baudruches gonflées, assoiffées de pouvoir, je m’amusais à les renvoyer à leur inanité. Venues du néant mondain et destinées à retourner à l’oubli ! Dans ma vie antérieure, à la ville, j’avais vu leurs livres étalés dans les « bonnes » librairies, exposés au premier rang de devantures endimanchées et reléguant sous les comptoirs les ouvrages d’ écrivains inconnus qui accordaient plus d’importance au temps passé à rédiger qu’à celui dépensé à une vaine gloire. Je finis par me lasser du spectacle.

Et si ? Ce soir je me demande, un volume de Tolstoï à la main : Oserai-je ? Aurai-je le courage de me trouver face à face avec l’écrivain en ayant sacrifié son chef-d’œuvre ? Saurais-je évoquer avec les mots justes son univers, lui parler du bouleversement ressenti devant l’amour d’Anna Karénine, de l’émotion pour son évocation des hommes broyés par la guerre, le chant du vent à travers les grands bois russes, l’injustice faite aux malheureux serfs ? Comment m’apparaîtra l’individu ? Et que m’importe ? Il n’est Tolstoï que de son œuvre.

Je m’approche du foyer où crépite un feu joyeux, je m’accroupis, tenant « Guerre et Paix » serré contre mon cœur. Non, un bon livre n’a pas à s’appuyer sur l’aura factice de son auteur. Je tourne le dos au cadre de télé qui restera vide.

« Ainsi parlait, en juillet 1805, Anna Pavlona Sherer, une demoiselle d’honneur … »

pascal chambon

Bravo, bien belle écriture. Et je m’amuse de voir des correspondances avec ma propre proposition.

ANTOINE QUESSON

Bravo, très agréable. Feuilleter, imaginer… nos sens en éveil, le cadre est souvent vide, ll est vrai.

Céline

Je suis émue devant ce texte dont l’écriture est magnifique.
Merci Emma pour « votre »confession et soyez la bienvenue parmi nous. C’est une belle découverte pour moi.
Ces quelques pages brulées ont fini par en rajouter une nouvelle dans cet atelier. Encore bravo pour ce texte et à bientôt.

Juliette Derimay

Émue. L’amour de la littérature, tout nu. Merci !

ANTOINE QUESSON

Mots pour maux ( vous en êtes pas à l’abri! )

On se croirait en automne avec cet amas de feuilles ou dans une coopérative fromagère avec tous ces tomes exposés dans cette vitrine….D’autres y verront un céramiste qui a travaillé l’émail ou l’émaux… Tel que vous me voyez, je suis garde pages, mon patron se livre beaucoup, il écrit parfois sur ordonnance , car ces mots peuvent soigner nos maux . Ces maudits mots écrits peuvent être prescrits en tenant compte du lecteur : le motif sera réservé au coiffeur, le mot tôt ou le mot tard pour le sportif, le mojito pour l’amateur d’apéros, le moqueur pour le cardiologue, le mot rose pour égayer la personne aigrie ou d’une autre couleur.. Vous avez aussi le molosse pour le gardien de ce canidé affamé, la momie pour le boulanger dans le pétrin, le mollard attribué à ce joueur qui, ne pensant pas à autrui, ne peut pas se retenir sur la pelouse . Il réserve les mots fil à celui qui n’a pas de veine, le mot rue à ce vagabond qui se promène sans filet, le mobile pour ceux qui manquent d’émotion et qui, ma fois, se font du souci pour ce moribond…

Mon travail est donc varié, je vérifie que chaque livre est en bon état, se porte bien, qu’on ne lui a pas enlevé quelques pages…. J’en profite pour m’instruire. Dans certains livres, je ris beaucoup en feuilletant les chat…pitres, dans d’autres, je voyage, découvrant villes et pays. Je suis bien loti, mes racines sont ici, j’ai gardé les coutumes locales de ce mille-feuilles traditionnel à la couverture toujours aussi surprenante. J’apprécie aussi les vers et mon maître persévère, ses mots passant , parfois durs, rarement cruels. J’aime me sentir libre et prendre, quand il fait beau, de l’air frais, imaginer la bruyère parfumée et ces prés verts où divaguent quelques renards. J’admire ce dormeur du val et rit…. Le dossier de l’écran est vide, moi, le pivot de ce lieu, je vais garder le moral mais attention ce mot râle sera pour tout un chacun le mot de la fin.



Antoine  

( peut-être avez-vous découvert au cours de votre lecture quelques noms d’écrivains dissimulés ça et là…)                              

pascal chambon

Quel démo d’acrobate, quel jongleur démoniaque 🙂

ANTOINE QUESSON

Merci, par mon commentaire, je t’ai renvoyé la balle.

ANTOINE QUESSON

Pour TON commentaire….

Céline

Je confirme le commentaire de Pascal !
Et je ne doutais pas un instant que ce tas de livres t’inspirerait. Il me faudra certainement encore une nouvelle lecture pour dénicher les dernières subtilités. Merci Antoine, c’est un vrai régal de te lire, avec le sourire. Des bises.

Hanscar Emma

Comment vous faites pour avoir l’esprit aussi agile !!! je me sens lourde comme un camion avec mon esprit ronchon. Super

ANTOINE QUESSON

L’agilité de l’esprit n’empêche pas d’être un peu ronchon, pour ce qui est de votre camion, il semble rouler très bien, continuez ainsi, vous être sur la bonne voie. Pour ce qui est de mon humour il est parfois un peu lourd à supporter.. pour ceux qui me côtoient… mais ces maudits mots dits soignent aussi nos maux.( à suivre sur mon blog.)

Juliette Derimay

Génial ! Sourire du début à la fin, pour en savourer un ou attendre le suivant ! Sans parler de l’entrée en matière qui ne peut que parler à quelqu’un qui habite dans une région de caves à fromage, et puis le gout des livres, leurs saveurs, ceux qui se bonifient avec l’âge… Merci Antoine

Antoine Quesson

Merci pour cette occasion de découvrir la famille Woolf pour qui tu ne t’hari pas d’éloges . J’aime cette photo d’accroche, certainement le clou sur lequel poser ce dossier vide… il hari ou hilarant… merci de m’avoir donné l’occasion de lire et de jouer avec les mots. Je vais essayer aussi d’accrocher au moins le lecteur.

Derimay

Bonjour Antoine et bonne nouvelle si on a l’espoir de se laisser accrocher ! À bientôt donc 😉

Last edited 1 mois il y a by Juliette Derimay
ANTOINE QUESSON

L’occasion est trop belle pour moi de proposer un texte autour des mots que j’aime triturer, déformer, partager ces mots qui me donnent beaucoup d’émotion, ils doivent déteindre, je l’espère, si non vous me prenez un paquet d » omo »…

pascal chambon

Hello Juliette,
Merci pour ce beau texte rencontre. La veine du reportage se poursuit donc.
Moi qui ai interviewé des centaines de personnes dans ma vie, il m’est arrivé aussi bien des surprises et des connections inattendues avec certains, qui sont parfois par bonheur devenus des amis. Magie de la rencontre 🙂

Juliette Derimay

Oups, me sens comme une gamine avec le doigt dans le pot de confiture devant un vrai pro du reportage, moi qui ne raconte que du rêve… Mais oui, les rencontres, ça doit parfois être magique !

pascal chambon

Quoi de plus beau qu’une conteuse de rêves… 🙂

Juliette Derimay

Plusieurs conteuses-eurs de rêves ! 😉

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