Faites parler les images #11

Il était une fois…

Les hirondelles de fenêtre sont des oiseaux migrateurs. L’hiver en Afrique et l’été en Europe, toujours dans le même nid, quand leur nid n’a pas été détruit. Mais surtout, loin de la rationalité scientifique des naturalistes, les hirondelles ont une mission secrète. Discrètement transmise du bout des plumes, de mère en fille, elles s’en acquittent avec le plus grand soin et dans une immense discrétion. Une responsabilité de la plus haute importance pour nous, les humains puisqu’il s’agit de nous faire rêver. Elles observent, elles imaginent et rapportent des histoires de leurs lointains voyages. Elles les fignolent, les affinent et les polissent durant les longues heures de vol entre les deux continents. Le jour de l’histoire, elles s’installent sur l’étagère métallique posée là par les hommes. La plus âgée se pose en haut, puis les autres se répartissent sur les gradins du dessous. Puis elles échangent, discutent, détaillent, argumentent, choisissent et mettent en forme l’histoire que la doyenne ira déposer dans le nid d’inspiration de l’écrivain élu. Récompense suprême à qui aura su le mieux protéger les fragiles demeures de ces grandes voyageuses.

Ce jour-là, une jeune hirondelle s’enflamme, elle sautille, s’impatiente, brûle de raconter, de partager. Elle a gardé en tête une image vue de haut qui l’a marquée et dont elle est persuadée, profondément convaincue du potentiel. Une belle pomme bien rouge, bien ronde, brillante, de celles qui vous font monter l’eau à la bouche… Précieusement tenue comme un espoir par les mains usées, ridées et crevassées par les travaux des champs d’une paysanne en habits fatigués, mais à la posture fière et qui, plus jeune, a sûrement été d’une grande beauté…

- Ouiiiiii, pourquoi pas... Mais une image, si belle soit-elle, ne fait pas une histoire, tu sais. As-tu pensé à l’intrigue ? Rebondissements, décor, personnage principal, personnages secondaires, chute, ressorts narratifs, … ? Par exemple, le personnage principal ne pourra pas être cette vieille femme que tu décris, à son âge, elle n’a plus aucune chance de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants…

- Je sais, j’y ai un peu réfléchi, mais j’aurais encore besoin d’aide pour mettre tout ça en forme, je l’avoue. J’ai pensé à une histoire de famille, de la jalousie, des épreuves, un peu de magie : pourquoi pas un miroir quand il s’agit de beauté et des personnages étonnants, des nains, qui compenseraient leur petite taille par un grand cœur… Évidemment à la fin viendraient le prince charmant, le mariage et les enfants, comme il se doit… Même si je n’ai pas encore réussi à mettre tout ça en forme, je suis sûre qu’on tient là une jolie histoire, digne de notre réputation de conteuses ! Et pour l’héroïne principale, j’ai déjà pensé à un nom : Blanche-Neige. J’aime bien la sonorité, mais je ne sais pas trop, vous pensez que ça pourrait marcher ?

Juliette Derimay

Faites parler les images #11

Cette fois-ci, pour ce onzième "Faites parler les images", Juliette et moi avons sélectionné deux images pour vous. 

Nous nous réjouissons de vous retrouver après ces quelques semaines de pause estivale.

Je rappelle le principe de l'atelier d'écriture pour ceux qui nous découvrent.

"Une succession de mots, une phrase, un ou plusieurs paragraphes, voici l’espace que je vous offre pour vous exprimer ici.

Ma photographie ne comprendra ni lieu ni date, afin de ne pas influencer votre histoire, votre ressenti vis-à-vis de la scène, des couleurs, ou de l’ambiance qu’elle dégage.

Vous pouvez publier de manière tout à fait anonyme en laissant un pseudonyme par exemple. Sachez également que l’adresse email, requise pour envoyer le commentaire/texte, ne sera ni publiée ni diffusée, selon le respect de la loi sur la protection des données (GDPR)."

Si vous souhaitez avoir un aperçu du premier atelier, rendez-vous ici.

A très vite pour découvrir vos textes.

Céline

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NICOLE

ELLES SONT LES MESSAGÈRES DU PRINTEMPS

FEMME AU CHAPEAU (F.A.C)
LES HIRONDELLES (H1, H2, H3, H4, H5, H6, H7, H8, H9, H10)

F.A.C    Elles sont les messagères du printemps, c’est ce qu’on dit toujours. Des messagères, toute petites, elles sont fragiles mais fidèles, c’est ce qu’on dit. Je les aime bien. Il y en dix, je les vues sur les lignes téléphoniques avant de m’assoir sur le banc. Qu’est-ce qu’elles peuvent bien se raconter ? Elles pépient comme des folles dans mon dos. Elles veulent peut-être ma pomme ? Si elles viennent jusqu’à moi, je leur en donnerai.

H1         Ils nous appellent messagères. Ils disent que nous annonçons le printemps, ou l’orage quand nous volons très bas. Ils pressentent, mais pas tout. Ils ont une vague idée. A mon avis c’est aussi bien. Elle nous a vues, elle est âgée, elle est contente de nous entendre. Elle est fatiguée et fragile. Elle a mis son chapeau, le soleil est trop puissant pour elle aujourd’hui.

F.A.C    Ah le soleil ! Enfin ! Comme c’est agréable ! Il me réchauffe. J’ai tout le temps froid à présent, même quand il est haut dans le ciel comme aujourd’hui. Les jeunes, ils ont envoyé promener les gilets, les vestes ce matin. On voit les jambes, les bras nus. Ils sont contents. Ils rient, ils s’amusent, ils se promènent. Moi, mes vieilles jambes sont devenues paresseuses. Et ma tête, ahah ma tête… J’ai mis mon chapeau, le soleil pourrait bien finir de dessécher ce qui y reste !

H3         Oh ! Elle rit un peu.

H2         Oui, elle est bien, elle profite de l’instant, sans regret. Elle a raison. Elle est sympathique, c’est ce qu’on m’avait dit d’ailleurs. Mais restez concentrées, peu d’entre vous ont de l’expérience et quand il faut agir c’est parfois soudain. Tout peut arriver très vite. Les ordres et les contrordres. La pagaille parfois, quand quelque chose en eux proteste. Et parfois aussi le rien, et là, il faut avoir l’œil.

H1         Absolument ! Alors soyez attentives. Le signal passe par l’air et vous devez être… Je dirais… que vous devez être dans chacune de vos plumes. Elles sont vos capteurs. Vous le sentirez avant même qu’il faille voler. Rappelez-vous : vol en rase-motte, en formation serrée, il faut attraper la petite brume avant qu’elle ne touche terre.

F.A.C    C’est bizarre, le monde est brillant. Quelque chose se décroche on dirait, mais ça ne fait pas mal. Ma pomme, ma pomme rouge… il ne faut pas qu’elle tombe, je ne pourrai pas la ramasser….

H4         La pression sur la pomme s’est un peu relâchée !

H2         Envol immédiat ! Bravo H4, c’est exactement ça, ce genre de micro sensation qu’il faut saisir. En piqué H5 et H6, ne vous laissez pas submerger par l’émotion ! C’est votre grand jour mais elle a besoin que vous soyez à fond dans l’action.

F.A.C    Les ombres des hirondelles, elles descendent. Je ne vois plus qu’elles, le monde se dissout. Quelque chose s’en va de moi tout doucement… Alors, ce serait donc ça, l’orage…

H5         Regardez : la petite brume descend de sa bouche, et hop ! Ça y est, je l’ai !

H2         Du nerf H8 et H7 ! Vous êtes à la traîne, il ne faut pas qu’elle se divise, ça retarde le grand tour quand il faut chercher les bouts manquants dans tous les coins.

H1         C’est bon, on la tient. On va l’emmener faire son vol panoramique. Vous allez voir, elle va adorer !

H7         Et après ?

H1         Après, ce n’est plus de notre ressort. Nous ne sommes que les messagères.

Céline

Comme c’est joli d’avoir pris de la hauteur et de nous embarquer à bord !
On dirait que vous étiez vous-même hirondelle à en lire les descriptions de cet envol et de ce passage mystique. C’est très beau, j’aime le dynamisme et la douceur de l’évènement.

Bravo Nicole et un très grand merci de votre participation … Et surtout bienvenue sur cette plateforme d’écriture et d’échange, je suis ravie de vous y accueillir.

Nicole

Je vous remercie pour votre accueil Céline. J’apprécie beaucoup cette proposition d’inspiration à partir de vos très belles photos. Je suis très touchée par votre commentaire et votre perception lumineuse de mon premier essai et je serai ravie de participer à nouveau à cet échange tellement stimulant.

Juliette Derimay

Bonjour Nicole et bienvenue parmi nous.
Ça commence comme une pièce de théâtre, on nomme les personnages présents dans la scène, chacun s’exprime à côté de son nom, tout semble bien rangé, ….. Mais vous nous emmenez encore un peu plus loin, vers une destination inconnue, juste une balade, un dernier voyage ??? Merci de nous laisser au milieu du chemin : chacun va pouvoir imaginer ce qu’il veut, ça pourrait paraître dérangeant, mais c’est finalement si agréable de sentir que l’auteur nous fait confiance pour terminer son histoire ! Merci Nicole et à bientôt pour le prochain atelier ?

Nicole

Merci beaucoup Juliette pour votre commentaire.
L’idée s’est imposée, elle pouvait en effet déranger surtout « dans le contexte actuel ». Toutefois, l’opportunité d’aller voler avec les hirondelles ne peut pas se refuser et surtout, on ne peut guère imaginer une suite malencontreuse à une telle expérience, n’est-ce pas ?
Et oui, ma foi, je suis partante pour d’autres ateliers puisque vous m’y invitez si amicalement !

QUESSON Antoine

Petites hirondelles
Vous mes amies fidèles,
Irez à tire d’aile
Vers des îles lointaines.

Vous êtes bien tranquilles
Attendant ce coup de fil
Qui vous le dira : ”file”
A la chaleur de ces îles.

Revenez vite, je garde votre nid.
Cette pomme c’est mon repas de midi
J’en garderai pour ce soir, pardi!
Ce sera tout pour aujourd’hui.

La nature est bien faite les amis
Car c’est elle qui nous nourrit.
Prenons en soin, je sais ce que je dis
Mes mains en sont la preuve. Malgré tout, je VIS…

Petites hirondelles, revenez, je vous attends
Ce sera alors le joli printemps
Celui de l’espoir, du renouvellement
Mettons nous au travail dès maintenant.

Antoine

pascal chambon

Chouette poème, chouette dialogue Antoine. Gardienne de nid d’hirondelle, joli métier 🙂

Antoine i

Et non la mère Denis, elle serait lessivée disait la pub…

Juliette Derimay

Super poème ! serais presque un peu envieuse de ce coup de fil pour le départ aux îles quand il va commencer à faire frais par ici et qu’on aura mangé les pommes …..

Céline

Un grand merci Antoine pour ces lignes pleine d’espoir. Les hirondelles et la pomme auront été de belles inspirations pour vous tous, et quelle diversité à nouveau.
De grosses bises.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore le blog d’Antoine, c’est par ici. Régalez-vous … http://quantinosse.over-blog.com

Alexandra

L

Elle ne sentait plus le bout de ses doigts. 
Trop souvent, trop longtemps, le maitre d’école l’avait martyrisé en frappant l’extrémité de ses mains avec la tranche d’une règle en métal. Sans que ses parents ne s’en rendent compte, elle rongeait ses ongles au plus court, pour que le choc soit moins violent et que sa peau, déjà endurcie par les nombreuses cicatrices, puisse faire tampon et absorber la douleur de cette collision métallique.
Elle aimait pourtant ses cahiers d’écriture et s’appliquait corps et âme à tracer des lignes horizontales et parallèles, pour y déposer les lettres de l’alphabet. Elle rêvait de pouvoir un jour les assembler pour créer son propre langage. Mais ces lignes, ces traits, cette rigidité liés à la souffrance physique l’enfermaient de plus en plus dans un monde qui ne lui correspondait pas. Elle entra peu à peu dans un mutisme psychique et physique.

L, ce fut la dernière lettre inscrite dans son cahier avant qu’elle ne décide de quitter l’école. L, cette lettre qu’elle ne maitrisait pas, qui partait vers la gauche, vers la droite, cette lettre qui voulait s’envoler. Ce maitre d’école avait saboté sa vie, saboté ses rêves de devenir écrivain, de laisser glisser les mots sur la feuille sans raideur, avec souplesse et liberté.

Le soir en rentrant de l’école elle annonça la nouvelle à ses parents qui l’écoutèrent attentivement, sans vraiment comprendre quel impact cela pourrait avoir pour leur fille unique. Ils essayèrent au mieux de ne pas montrer leur réjouissance face à ce cadeau. Ils avaient besoin de main d’oeuvre au verger, à quelques jours de la récolte.

Assise sur un mur en pierre pendant sa pause matinale, elle se remémore avec amertume cette période de sa vie, car aujourd’hui encore, le bout de ses doigts la fait souffrir. Chaque année en cette saison, lorsque les pommes sont mûres, elle regrette de ne pas avoir été une enfant suffisamment forte pour persister et endurer encore un peu plus de souffrance. Mais aujourd’hui, la souffrance mentale est plus forte que jamais. Une pomme rouge entre les mains, elle décide de reprendre le cours de sa vie, là ou elle s’est arrêtée lorsqu’elle avait 7 ans. Aujourd’hui, elle ferait de cette pomme le symbole de son histoire, de son témoignage et partirait sur les chemins de campagne, à la rencontre de jeunes écoliers pour les encourager à persister dans leur appel et leur passion quels qu’ils soient. 

Alexandra (anciennement Alex, pour moins de confusion!)

Dorothée

C’est une histoire tellement touchante Alexandra ! Mais pleine de résilience à la fin… elle inspire beaucoup de tendresse envers cette petite fille devenue femme. Bravo !

Alexandra

Merci beaucoup Dorothée, heureuse que cette histoire ait pu te toucher. C’est un grand compliment venant de ta part aussi.

pascal chambon

Hé hé Alexandra,
A la veille de la rentrée scolaire, tu as su exprimer avec grand talent tout ton amour du corps enseignant et ton admiration pour le syndicat de la métallurgie. C’est fort bien troussé et à vrai dire, on a envie que ça dure davantage. Un second chapitre s’il te plaît.
Hein !? Tu souhaites que je tende mes doigts ? Heu non merci, sans façon 🙂

Alexandra

Ouf, moi aussi j’avais peur de me faire taper sur les doigts … ou d’entendre « peut mieux faire » ! Sur ce dernier point ce n’est pas faux. J’ai trop peu de patience pour peaufiner les textes et les développer. Lorsque l’idée apparait, j’écris, presque en écriture spontanée et je poste. J’accepte donc le « peut mieux faire ;).
Merci Pascal pour ce retour encourageant.

Pascal Chambon

J’ai pas dit « peut mieux faire », plutôt « on en redemande  » 🙂

Alexandra

On dirait que je suis partie en monologue ;).
J’ai bien entendu ta demande pour la suite, pas sûre d’en trouver l’inspiration, mais je me réjouis des prochaines images de Céline 🤗

QUESSON Antoine

le « L » sans doute celui des hirondelles, notre devenir ne tient parfois qu’à un fil…. ou un coup de fil… qui nous met sur la voie. Et si on était plus à l’écoute. Bravo pour ce magnifique fruit partagé.

Alexandra

Merci Antoine … je n’ai réalisé que plus tard le lien du L. J’hésitais avec le i et je suis sûre que tu aurais pu en faire quelque chose, c’est une sonorité que tu connais bien avec ton blog ! Belle journée

QUESSON Antoine

Et OUÏE…

Juliette Derimay

Poignante histoire, encore plus forte quand on sait la force que les mots peuvent donner et le bonheur qu’ils apportent lorsqu’ils vous emmènent à tire d’L… Merci Alexandra pour ce moment émouvant.

Alexandra

Merci Juliette, très contente de lire que tu as apprécié mon texte ☺️, hâte de découvrir les prochaines images et ta prochaine contribution.

Céline

Heureuse de voir que tu poursuis l’aventure avec nous Alex et bravo pour ce texte très touchant, qui je suis sûre pourrait bien renvoyer à des souvenirs d’enfance de nombreuses personnes.
Pour ma part, la maitresse (une soeur), nous tapait sur la bouche avec une règle en plastique lorsque l’on bavardait 😉 … ou nous mettait du vernis à ongle amer pour ne plus les ronger !!! Quelle école !😂

Dorothée

Eva se reposait sous un pommier quand un fruit lui tomba dessus.
« Tiens » se dit-elle, « cela me rappelle l’histoire du scientifique qui a découvert la gravité, Newton. » Eva était spéciale et elle le savait. Enfant, elle avait eu des visions qui lui faisait perdre connaissance et la laissait épuisée. Un jour, elle était restée inconsciente si longtemps que ses parents, inquiets, avaient fait appel au docteur de la grande ville, qui avait décrété : « épilepsie – le médicament est cher et la rendra idiote, mais il n’y a rien d’autre à faire ». La fin de la journée avait été lugubre, tant la tristesse de ses parents était palpable.
Le soir, alors qu’elle était couchée, elle les avait entendus se disputer. Maman voulait l’emmener voir la guérisseuse de l’autre côté des montagnes, c’était un long et dangereux voyage avec une petite fille et Papa ne voulait pas en entendre parler. Lui, il préférait acheter le médicament. Eva se souvenait de la frayeur qui l’avait envahie à cette idée. Elle ne voulait pas devenir idiote ! Elle s’était endormie dans l’humidité de ses larmes et la terreur du lendemain.
Au petit matin, Maman était venue la réveiller sans bruit. « Viens Eva » avait-elle chuchoté, « nous partons voir la guérisseuse ». Elles quittèrent la maison telles des ombres furtives et gagnèrent rapidement la forêt. « Je connais un guide qui nous mènera sans peine à la guérisseuse, ma fille. Sois vaillante », lui avait dit Maman sur le chemin.
Au terme de trois jours de marche dans la montagne, à se nourrir de baies et de gibier que leur guide leur procurait, elles étaient enfin arrivées chez la guérisseuse, Mona. Après s’être fait décrit ce dont Eva souffrait, Mona soupira. « Mon enfant, depuis la nuit des temps le Haut Mal dont tu es atteinte a tenu en échec tous les guérisseurs. Aucune plante ou potion ne peut te soigner et les visions que tu as ne te seront d’aucune aide dans la vie. Tu dois prendre le médicament chimique que le médecin te propose. S’il fonctionne, il évitera que tu te blesses ou que tu meurs pendant une crise. » À ces mots Eva avait fondu en larmes et balbutié entre deux sanglots : « mais je ne veux pas devenir idiote, le docteur a dit que je le serai avec son médicament ». La guérisseuse fut touchée par sa détresse, et réfléchit longuement.
« Pour cela je peux t’offrir un remède mon enfant. Voici des pommes, fruits de la connaissance. Tant que tu en mangera une par jour, ton intelligence restera intacte. Plante les pépins dans ton jardin, et prends soin des arbres qui en naitront. En attendant qu’ils grandissent et te donnent des fruits, je t’en ferai parvenir régulièrement. En échange, je veux que tu m’écrives la musique des hirondelles de chez toi, tu es d’accord ? ». « La musique des hirondelles ? Mais qu’est-ce c’est ? ». « Rentre chez toi, apprends tout ce que tu peux, et observe. Un jour, tu sauras ».
Eva et sa mère étaient rentrées chez elle. Après quelques jours, son père ne fut plus en colère et la vie reprit son cours. Chaque jour, Eva prenait le médicament et mangeait une pomme. Elle eut à coeur d’apprendre tout ce qu’elle pouvait, dans tous les domaines. Tous les pépins furent plantés dans le champ derrière la maison et au bout de dix ans, les arbres commencèrent à produire des fruits. Adulte, Eva en fit son gagne-pain, vendant ses récoltes sur tous les marchés alentour. Elle s’établit dans une petite maison qu’elle fit construire de l’autre côté du champ. Ses revenus lui permirent d’assurer une douce vieillesse à ses parents, elle était heureuse parmi ses pommiers, mais il restait une épine dans son talon : elle n’avait pas réussi à trouver comment écrire la musique des hirondelles de chez elle pour la guérisseuse. Pourtant, elle avait appris la musique, et passé des heures à enregistrer le chant des hirondelles pour tenter de le traduire dans son cahier à musique. mais Mona lui avait fait savoir que ce n’était pas ce qu’elle attendait.
Ce jour là, alors qu’elle caressait le doux fruit tombé entre ses paumes, son regard fut attiré par les hirondelles qui gazouillaient sur les fils électriques non loin de là. Prise d’une illumination soudaine, elle courut dans sa maison et en ressortit aussitôt.
Dans ses mains, son cahier de musique : sur les lignes, elle plaça une à une les notes figurées par les hirondelles sur leur portée de métal, là-haut. Elle jubilait de sa trouvaille. Définitivement, elle n’était pas devenue idiote.

Last edited 30 jours il y a by Dorothée
pascal chambon

Bien sympa Dorothée cette nouvelle à hauteur d’enfant qui oscille entre un conte de Perrault et la modernité médicale. Tu réinventes le genre, ici la pomme est un anti-poison 🙂

Dorothée

Merci Pascal, j’ai failli partir sur Adam et Eve ou la sorcière de Blanche Neige qui aurait raté son coup et puis finalement, c’est la petite Eva qui est venue 🙂
Une pomme par jour est un conseil maintes fois lu ici et là (contre le cholestérol, le cancer de la prostate…) j’ai eu envie de le détourner dans cette histoire 🙂

pascal chambon

Ah c’est sûr, si Eve avait eu des problèmes de cholestérol et surtout Adam des problèmes de prostate, la face du monde en aurait été impactée. Pardon je blasphème 🙂

Dorothée

Ça pourrait faire une histoire, c’est tentant 😅

Céline

🤣 Bravo pour l’analyse Pascal!

Céline

Bonjour Dorothée,
J’aime ce décalage entre modernité, conte, traditions ancestrales et écologie ! Si tous les guérisseurs proposaient ce traitement, la planète serait plus verte, malheureusement, la pomme est déjà bien rouge !
Une cliente, musicienne, a fait l’acquisition de la photographie d’hirondelles. Elle ne m’a malheureusement pas joué la mélodie ;).
Merci beaucoup Dorothée pour cette histoire et bon dimanche.
Céline

Dorothée

Merci beaucoup Céline, je suis très heureuse que ce petit conte te plaise. Je trouve très belle l’idée que ce soit une musicienne qui t’ait acheté cette photo.. Quelle coïncidence ! Je te souhaite une très belle soirée

QUESSON Antoine

Pas de bémol, une bonne note , j’ai a do ré. la portée du texte fa si la lyre… Pardon, je ne suis pas un maître chanteur; BIS

Dorothée

Quel beau commentaire Antoine ! Vous avez une plume joueuse et musicienne, vous maniez les mots comme personne 🙂 merci beaucoup

Céline

C’est vrai qu’Antoine malaxe et modèle les mots à merveille.
Chers lecteurs, chères lectrices, n’hésitez pas à parcourir son blog ici : http://quantinosse.over-blog.com
Belle journée à tous.

QUESSON Antoine

Merci Céline pour ce compliment et ce lien que tu partages. Les termes que tu emploies me font écrire que je « cuisine » les mots. C’est vrai. Bonne lecture.

Juliette Derimay

Merci pour l’ordonnance, Dorothée : je m’en vais de ce pas planter des pommiers, on ne sait jamais, ça marche sûrement pour tout dans la vie… En tout cas, ça soigne à coup sur la Terre de planter des arbres !

pascal chambon

Bien joué Juliette que d’avoir fait des hirondelles les principales protagonistes assoiffées de conte à inventer. Avec leurs messages entre les lignes (de téléphone), pour nous livrer quelques conseils avisés, intrigues, rebondissements, décors… Enfin, j’adore les « ouiiiii » si proches de leurs cris naturels. Chaque année, mon père avait une passion pour les hirondelles. Il notait les dates d’arrivée et de départ, le nombre de couples, d’oeufs, de nouveaux nés, de survivants et de festins du chat. Un matin à son tour, il s’est envolé…
Amitiés, Pascal

Juliette Derimay

Merci Pascal ! L’oiseau, la plume, pas trop difficile comme analogie pour l’écriture… 😉 Céline nous avait déjà mis sur la piste, la pomme a fait le reste. Et touchée par ce petit mot sur ton père, signe d’une belle attention à qui l’entourait…

Antoine

Bel hommage. Merci
La vie ne tient qu’à un fil.
Parfois un simple coup de fil est si important.

pascal chambon

LA JEUNE FEMME A LA POMME

 

 

Au bout de la rue du bout du monde, dans un village de rien du tout, une jeune femme est assise là, sur un banc de bois qui grincerait au moindre remous du corps si lui venait l’idée d’accoler son dos au mur de la maison de brique ou de torchis. A première vue, sous son chapeau de paille de riz, mains calleuses d’un labeur incessant, visage tanné par le soleil, rien ne la distingue des autres femmes qui s’accordent une pause. Sauf qu’à presque trente ans, elle semble déjà vieille. Assise là, soupirante, elle n’entend pas le rire des voisines, le brouhaha des cyclos ou le jappement des chiens errants qui se disputent les faveurs d’une femelle en chaleur. Juste au dessus de sa tête, même la mélodie des hirondelles n’atteint pas ses tympans. Bientôt, ces notes de musique et de plumes posées sur la portée des fils de téléphone, migreront vers d’autres continents mais pour l’instant, aucune n’a fait de coup d’état pour ordonner l’envol.

La pause est terminée. Déjà, les voisines repartent à la tâche. Battage du riz, ménage, enfants, repas. La jeune femme ne bouge pas. Regard perdu, elle tient entre ses doigts gourds une pomme rouge qui obsède ses pensées.

 

Elle l’avait trouvée sur la table. Elle se rappelle le jour, l‘heure. Lui avait-il laissé en souvenir, en cadeau ? A moins qu’il ne l’ait cueillie pour mettre dans sa besace, pour la croquer en route ? Alors il l’aurait oubliée ? Pas grave, se dit-elle, les pommes cueillies sur l’arbre s’abstiennent de pourrir, juste se rident comme des mamies joyeuses. Mais ce fruit lisse et fier de sa jeunesse, semble presque arrogant. Pourtant, elle veut l’aimer, le pose sur son ventre, le fait rouler en douceur, le protège, le berce. En vérité, cette pomme est tout ce qui lui reste de cet homme parti sans prévenir, sans un mot sur la table. Elle qui rentrait du travail, pensait le trouver comme chaque jour, attablé dans une volute de tabac gris. Mais à sa grande surprise même son odeur avait disparu. De lui, il ne restait que cette pomme.

Les jours avaient passé. Bien sûr, elle avait interrogé parents, collègues. Mais tous ignoraient ou feignaient d’ignorer.

Une première fois, elle s’était assise sur le banc, puis de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, pour réfléchir, pour espérer comprendre. Mais sans jamais trouver aucune réponse à l’énigme de sa disparition.

Désormais, depuis le jour de son envol, elle prend soin de la pomme, la protège des souris, la conserve au frais et une fois par jour lui fait prendre l’air et le soleil.

 

A la nuit, allongée sur sa couche, le sommeil en attente et les questions qui hantent, elle distingue posé au sol derrière un empilement de cartons informes, un grand cadre qui semble contenir une affiche de cinéma. Deux visages resplendissent, elle et lui, stars de ce film à succès qui devait naître le jour de leur mariage.

Pour célébrer cette grande histoire d’amour, on les avait maquillés, peau la plus blanche possible. Vêtus comme des princes, elle dans sa robe de mariée, lui d’un costume noir à col satiné, cheveux gominés, regards intenses vers l’horizon. Beaux comme des stars de Hong-Kong. De ce cadre, elle connaît chaque détail. Leurs prénoms en tête d’affiche, surmontés par ceux des parents en guise de producteurs. Au centre, le titre immense, FOREVER, dans sa typographie romantique parsemée de cœurs et de papillons roses. Bien sûr, le jour de la prise de vue dans le minuscule atelier du photographe au bout de la rue, les fleurs étaient en plastique et le décor en trompe l’œil.

Dans le petit restaurant paré de guirlandes multicolores, les familles, las amis, tout le village si l’on y pense, avait chanté, ri, mangé, trinqué et trinqué encore au bonheur des jeunes mariés. Peut-être pour oublier qu’il ne l’avait pas élue, que les parents avaient tout arrangé pour quelques têtes de bétail, lui aussi avait beaucoup bu. Trop pour assurer la suite. En guise de nuit de noce, il ne lui avait offert que ses relents d’alcool avant de s’effondrer sur la couche dans son costume de star. Pour découvrir le reste, elle avait attendu l’aube. Une aube sans tendresse, malhabile, à la va-vite. C’était donc ça l’amour ?

Au lever du soleil, elle s’était mise à trimer pour sa nouvelle famille. Sans jamais se plaindre car éponger la dot est une règle intangible, sans être écrite nulle-part. Boniche presque esclave d’abord, épouse respectée plus tard quand s’arrondit le ventre. Mais l’enfant n’est pas venu, ni au printemps ni à l’automne. A l’hiver ont surgi les premières bourrasques de regards, soupirs, insinuations. Surtout ne pas renâcler, offrir sa sueur, serrer les dents, plus boniche que jamais.

 

Sur leur fil, les hirondelles piaillent, s’agitent, pressentent le grand départ. La jeune femme reste assise, toujours sur le banc. Au bout des bras, des mains, des doigts, la pomme masse son ventre. Parfois même elle lui parle. Quand vient le crépuscule lui chantonne une berceuse. Elle, souhaiterait tant que le fruit rouge pénètre sous la peau, ne serait-ce qu’un minuscule pépin qui germerait, s’épanouirait en fleur, enfin donnerait un fruit qui en douceur grossirait et dont elle sentirait battre le cœur.

Les voisines la croient folle mais elle, n’a aucun doute, il va faire son retour. Parce qu’elle veut encore croire à l’amour FOREVER promis sur l’affiche. Parfois elle écarte les cartons et souffle la poussière, fine voilette déposée sur le cadre.

 

Un jour se tient un conseil de famille. Bien sûr, on ne la convie pas. Juste droit à la sentence, faire son baluchon. Ce qui ne prend guère de temps, elle ne possède rien.

A la porte, elle attend son père qui pour laver l’affront doit rembourser les trois quarts de la dot. Le voilà qui sort, sans un mot, juste un mouvement de tête vers le cyclomoteur.

Sur le porte-bagage, les larmes sont invisibles. Peut-être coulent-elles à l’intérieur. Elle a laissé l’affiche, juste emporté la pomme déjà un peu ridée. Elle ne ressent pas les chaos sous les roues, le vent sur le visage. Sûrement tout le village l’observe et la juge, alors elle serre davantage la taille de son père et lui de serrer un peu plus les poignées du guidon.

Alors qu’elle pose son menton sur l’épaule de son père, une silhouette en approche attire son regard. Quoi de plus banal qu’une moto qui fait face, évitant les ornières ? Mais cette silhouette n’est pas ordinaire. C’est lui, elle en est sûre le voici de retour. Son cœur bat la chamade. Il faut faire demi-tour. Elle s’autorise un sourire et caresse la pomme. Maintenant elle distingue mieux. Pourquoi n’est-il pas seul ? Qui se tient à l’arrière une main sur son épaule ? Et cette autre main qui semble protéger, couver un … Elle n’est pas sûre, le croisement fut si rapide, une seconde à peine, deux tout au plus. Elle hésite à lâcher la pomme qui rebondirait sur la chaussée et roulerait jusqu’au caniveau. Là une bande de gamins s’en saisirait et improviserait une finale Manchester-United contre Real de Madrid, le fruit s’userait de pied en pied jusqu’à se perdre dans l’ovation du shoot final.

D’un geste lent, elle monte la pomme à sa bouche et croque. Le son rebondit dans son corps, dans la ville. Elle ne saurait dire si le goût est délicieux ou insipide. Bouchée après bouchée, elle mâche, mastique avec une infinie lenteur tel un buffle qui rumine. Tout y passe y compris le trognon. La pomme ingurgitée, le ventre un peu plus rond. Il ne reste sur la langue que la queue filandreuse qui vole dans un crachat.

 

Les notes de plumes ne jouent plus sur les fils. A l’aube, une première hirondelle a dessiné quelque arabesque sur la carte du ciel puis viré vers le Sud, alors les autres ont pris leur envol dans un piaillement joyeux.

Le banc est vide. Silence.

Pascal Chambon, Août 2020

Dorothée

Elle est poignante ton histoire Pascal ! Ce parallèle entre le fruit et la maternité est dressé avec une grande finesse. J’ai adoré.

pascal chambon

Merci beaucoup Dorothée pour ta perception et ton retour. La dimension sociale est inspirée d’observations, de rencontres et témoignages recueillis au Vietnam. Tout le reste est romancé bien sûr. J’ai pris bien du plaisir à écrire cette nouvelle et suis heureux de t’avoir offert cette émotion.
A bientôt de te lire, ton dernier texte était si beau 🙂

Céline

C’est une belle immersion dans la culture asiatique que tu nous offres Pascal !
La longueur du texte permet des allers-retours qui donnent du renflement à l’histoire, renflement que je sens d’ailleurs très bien dans la photographie au niveau du ventre et que tu mets en évidence à travers cette graine qu’elle souhaite semer …
Un grand bravo pour ton imagination à allier les deux images ! 
Si je devais faire une remarque, qui n’engage que mon ressenti, c’est la longueur de la première phrase, surement voulu de ta part, mais trop lourde pour moi.
Merci encore et très bon dimanche à toi … 

Juliette Derimay

Merci pour ce texte émouvant Pascal. Côté technique, très belle construction avec la pomme en fil rouge et les hirondelles qui reviennent régulièrement pour donner de la hauteur au point de vue. Les images me plaisent beaucoup, comme ces larmes qui coulent à l’intérieur ou cette pomme dévorée jusqu’aux pépins qui elle non plus ne se reproduira pas.
Bref, j’ai été embarquée dans l’histoire jusqu’à vouloir croire moi aussi à la réapparition du « prince charmant » sur la moto d’en face….

pascal chambon

Merci beaucoup Juliette, cette critique me touche.

A vrai dire, je n’étais pas si sûr de moi car bien que romancée, cette nouvelle est très inspirée de rencontres et moments vécus au Vietnam. Du coup, je me suis interrogé : La vérité romancée a-t-elle la force de l’imagination ?
Grande question devant l’éternel littéraire, « vous avez quatre heures » 🙂

Amitiés, Pascal

QUESSON Antoine

Tristesse, espoir déçu.Cette pomme est un peu de rouge à l’Eve qui revient sur cette route qui serpente. Je suis convaincu qu’elle réussira à trouver son prince charmant, en habit de Gala. Elle sera alors la reine des reinettes. Merci de me donner l’occasion de croquer… cette pomme, j’en suis Api. Bravo.

pascal chambon

Merci Antoine pour ce Golden d’or qui tatin à bulles à mes oreilles 🙂

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