L’or rouge du Cachemire

Chers amis,

Cette nouvelle année, je souhaite la débuter sur une note colorée, aux saveurs safranées. Il est grand temps de reprendre le voyage et de nous replonger au cœur du Cachemire. Je vais vous conter la récolte du safran, cette précieuse épice aux différentes propriétés médicinales qui tapisse les sols des vallées, jusqu’aux contreforts de l’Himalaya.
En guise d’introduction, laissez-moi vous rappeler ce qu’est le safran, qui est extrait de la fleur de crocus. Le bulbe, une fois planté dans le sol, fleurit tous les automnes pour y laisser éclore six beaux pétales couleur améthyste. Comme dans un écrin, ceux-ci protègeront, jusqu’à la floraison complète, trois étamines jaunes et un seul pistil, ce dernier se scindant en trois stigmates rouge vif: le safran. Tiré du perse, le mot safran « za’farân », signifie jaune et fait référence à la couleur de la teinture qui en est extraite et qui colore à merveille de nombreux mets.

Royal Saffron Company

Quelques mois avant mon départ, j’ai contacté une dizaine de producteurs pour leur expliquer ma démarche, dans l’espoir de pouvoir faire un travail photographique sur la récolte de cette épice. Monsieur Abdulla, de la Royal Saffron Company implanté à Pampore, m’invita chaleureusement à venir à sa rencontre lorsque je serais sur place.

La récolte s’étale sur trois semaines environ, d’où la nécessité de caler ma date d’arrivée en fonction de la période de floraison. Les nouvelles que je pouvais recevoir du Cachemire étaient très vagues pour ne pas dire contradictoires. C’est un peu comme lorsque vous demandez votre chemin en voyage, certains vous diront que ce n’est qu’à 5 minutes à pied, alors que d’autres transformeront les minutes en kilomètres! Je comprends néanmoins qu’il soit difficile pour les cultivateurs de définir une période plus précise. Ainsi, les crocus fleurissent à l’autre bout du monde et moi j’attends impatiemment de pouvoir m’envoler.

Le lendemain de mon arrivée je pris la direction des champs. Dès que l’on sort de la ville congestionnée de Srinagar, la route prend des allures de campagne et s’ouvre ainsi sur un espace rural aux tonalités parme. Avec mon guide Hanief, nous passions de nombreuses heures à musarder sur ces pâtures et échangions, çà et là, quelques mots avec les familles rencontrées. Plusieurs centaines de familles de la région possèdent une parcelle de terre pour y cultiver le safran. Ils revendront ensuite les pistils séchés à un grossiste.

La cueillette se fait entièrement à la main. Les cueilleurs, femmes, hommes, enfants, ratissent plusieurs mètres carrés en quelques minutes à peine et à mon arrivée, il n’y avait plus que 40% de la surface non récoltée. Arrivée deux jours plus tard, je n’aurais vu que des étendues de terre argilo-calcaire aux teintes sepia. Cette année, par manque d’eau, la récolte ne fût pas aussi bonne que les années précédentes. Le fleurissement est très clairsemé et, malgré cela, les paniers de fleurs, aussi délicates et légères que des ailes d’un papillon, se remplissent rapidement. Chaque rencontre fut belle, avec en commun, la curiosité, le partage et une poignée de fleurs déjà récoltée en guise de bienvenue.

200 fleurs pour un seul gramme de safran

Après nous être arrêtés dans un village, nous pénétrons dans une cour intérieure. Sur la terrasse, toute une famille est rassemblée. Les femmes, de différentes générations, étaient assises par terre et épluchaient des milliers de fleurs dans la bonne humeur. Je pris place parmi elles quelques instants pour tenter de retirer, aussi précieusement qu’elles, ces fils rouges. Quel travail minutieux ! Il faut 200 fleurs pour obtenir un seul gramme de safran. Je fus invitée à saluer la doyenne de la famille qui se trouvait dans la cuisine. Elle fut très émue par ma visite. Une scène de vie magnifique, où l’on sent une famille unie dans la simplicité du moment présent.

Le second jour, je fus conviée à déjeuner au domicile familial de Monsieur Abdulla. Il me guida vers la pièce des invités au premier étage de la demeure. Cette salle, d’une vingtaine de mètres carrés, est vide. Seul le sol était recouvert de tapis de laine, aux arabesques bigarrés, et quelques cousins déposés ça et là le long du mur. Après m’être déchaussée, je m’assis par terre près de la fenêtre. Les filles de Monsieur Abdulla s’activaient autour de moi et je ne compris pas cet affolement si soudain. Je crus décrypter quelques mots tels que « Kahwah, biscuits, safran ». Le fils, lui, cherchait dans la pièce à côté un fourneau électrique et quelques couvertures, pour s’assurer que je n’aie pas froid.

Ce fut ensuite tout un cérémonial qui se mit en place. Une première jeune fille étalait délicatement une nappe au sol, une seconde y déposait un plateau avec de la vaisselle en porcelaine et tendait à chacun une tasse de kahwah, (dont je vous parlerai plus tard). Quelques biscuits secs et des cerneaux de noix sont disposés devant moi. Ce fut des moments privilégiés, extrêmement émouvants, mais, parfois embarrassants aussi. Je ne connaissais pas toutes les coutumes particulières de leur culture, et il avait toujours une bonne occasion pour faire sourire mes hôtes, comme par exemple tendre mon verre d’eau, alors que la cruche est destinée à se laver les mains.

Après les présentations officielles, Monsieur Abdulla me parla de leur commerce. Sa société, de renommée internationale, a été créée par son père il y a trente ans déjà et emploie dorénavant 40 femmes !

Nous fûmes soudain interrompus par le ricanement des deux plus jeunes filles qui se cachaient derrière l’encadrement de porte. Je les invitais à s’approcher et à venir parmi nous. L’une d’entre elles me tendit une robe, dont le tissu noir était soigneusement brodé d’un fils orange. Je compris que je devais la revêtir. Porter cette aube était un honneur et me donna l’impression d’être totalement acceptée au sein de cette famille. Puis, elles me prirent par la main et m’emmenèrent faire le tour de la propriété. Je découvrais alors quelques dizaines de femmes, toutes heureuses de cette visite impromptue. Certaines étaient en train de casser des coquilles de noix (la seconde activité de la société), d’autres les vidaient et triaient soigneusement les cerneaux en fonction de leur gabarit. Ces scènes flottent encore dans mon esprit, ces rires résonnent encore en moi. Les regards profonds de ces femmes lorsque je les prenais en photo étaient extrêmement touchants. Si certaines étaient timides et refusaient d’être photographiées, d’autres, au contraire se voyaient valoriser et posaient avec légèreté.

Nous continuâmes notre visite, pour découvrir la pièce où est conditionné le safran. Ne vous imaginez pas un lieu stérile équipé de machines sophistiquées ! Non, ici tout est fait à la main et avec beaucoup de délicatesse. Une première femme pèse le safran, une seconde met chaque gramme dans une boite, une troisième l’emballe d’un film plastique, qui sera scellé par une petite bague dorée. C’est impressionnant de voir tout ce safran, semblant en vrac et pourtant ici rien ne se perd : chaque stigmate est récupéré. Monsieur Abdulla, rayonnant, empli de fierté, me dit que c’est le meilleur au monde et me demande de la caresser. Effectivement, ces stigmates en forme de trompettes sont aussi doux que du duvet ou des paillettes de savon.

Un second thé nous fut servi, un masala tea cette fois-ci (thé aux épices et au lait), puis le mets principal, un poulet safrané aux saveurs exquises, qui colore mes doigts pendant plusieurs heures. Cette journée me paraît être hors du temps … Avant de partir, Monsieur Abdulla me demanda si je pouvais prendre en photo son père, vieillissant et alla le chercher dans une maison avoisinante. Il souhaitait un portrait, et me dit avoir longtemps attendu cette occasion. Ma visite était un vrai cadeau. Je fus extrêmement touchée.

Le Kahwah

Je ne pourrais terminer cet article sans vous parler de la boisson traditionnelle du Cachemire, le Kahwah, le thé au safran. Faites bouillir de l’eau et ajoutez-y quelques graines de cardamome, une pincée d’amandes concassées, de la cannelle et quelques feuilles de thé vert, non aromatisées. Laissez infuser quelques minutes puis rajouter ensuite environ 3 stigmates de safran par tasse et du sucre. Cette boisson dégage des parfums subtils qui vous plongeront dans un voyage en Orient et sera, en même temps une excellente manière de lutter contre la grippe.

Que de belles récoltes végétales, humaines, photographiques que je vous invite à découvrir en images.

Céline

 

8 commentaires sur “L’or rouge du Cachemire”

  1. Bonsoir Céline
    Un superbe reportage qui me permet de connaître mieux un travail familiale mais aussi difficile. Quant aux photos, elles sont tout simplement magnifiques.
    A bientôt
    Patrick

  2. Superbe récit qui permet au voyageur immobile que je suis, de m’évader à travers lui. Tes escapades sont toujours pour moi, une découverte et un émerveillement. Ta soif de connaissance d’autres cultures, coutumes ou tout simplement de « l’autre » m’impressionne. Bravo pour tes superbes photos qui illustrent admirablement ton récit. Et surtout, continue de me faire rêver, je t’en saurais gré.

  3. Très belle série d’image Céline. J’adore celle ou le safran est sur la terre (l’avant derniere image).
    Tu as toujours ce coup d’oeil qui nous rapproche de tes voyages au travers de tes images.

  4. Des photos qui donnent envie de s’envoler pour le Cachemire ….

    Et un beau récit qui nous épargne ce voyage.

    Bravo et merci pour ce partage.

    Bon voyage.
    Romain

  5. Belle série, cette couleur parme attire l’œil, magnifiques portraits et sublimes détails…Bravo et merci

  6. Très belle série, les portraits sont si vrais. Et l’Inde est un pays merveilleux pour qui a les yeux grands ouverts.