Faites parler les images #8

Mon nez face au public

Olaf, mon très cher éditeur,

Tu trouveras en pièce jointe un selfie pris ce matin au lever du jour, comme demandé dans ton précédent mail. J’espère qu’il te conviendra pour la quatrième de couverture de notre futur livre. J’y suis plutôt à mon avantage, ne trouves-tu pas ? L’éclat de mes yeux est encore accentué par le flou sur mon nez… ce qui n’est pas une mauvaise chose : mon nez n’est pas ce que j’aime à mettre en avant…. Tare familiale, on ne peut hélas pas grand-chose contre la génétique. Par contre, si tes infographistes pouvaient mettre davantage en valeur ma chevelure, j’apprécierais grandement !

J’ai tellement hâte d’avoir cet objet, ce livre entre les mains, de le feuilleter, de faire glisser une à une les pages sur mon pouce, de le caresser, d’en sentir l’odeur… l’attente m’est de plus en plus insupportable maintenant que j’en ai terminé avec l’écriture, les relectures et innombrables corrections qui m’ont occupé quasiment en continu ces dix dernières années. D’autant plus que, comme tu le sais, l’écriture n’était pour moi que la première partie de la « thérapie ». La deuxième consistera en l’accueil et la gestion des retours des lecteurs, des critiques, de la critique et de mes pairs. Beaucoup sont au courant de la démarche que j’ai entreprise, mais ceux que je ne rencontre que rarement seront sûrement étonnés.

En effet, même si ces « Confessions d’un Troll de mer et de pierre » ne parlent que de moi et ne sont donc censées ne concerner que moi, je sais que les amalgames ne seront pas rares et que la plupart des lecteurs feront sans attendre une généralisation de mon cas particulier. De nombreux Trolls risquent d’en pâtir…

Cependant, mon deuxième plus grand souhait avec cet ouvrage est bien sûr de porter les gens à davantage d’observation, de réflexion et d’analyse, face à toutes les pratiques, gestes et coutumes qu’ils accomplissent et suivent par habitude, pour satisfaire à la tradition où à une injonction étrangère à leur propre conscience qu’ils ne questionnent nullement. J’aimerais tant que tous, Trolls comme Humains, prennent enfin leur existence en main, qu’ils cultivent leur conscience et suivent leur raison !

Tu le sais Olaf, notre enfant à naître est le deuxième projet que je porte en commun avec Hildegårde. Sa vie ne sera pas facile, demi-Troll, demi-Humain, il sera parfois rejeté par les deux communautés. Mais j’espère sincèrement qu’il pourra surtout les réunir ou au moins les encourager à s’écouter… Enfin, comme tu dis, je vois tout en rose depuis que je suis amoureux… À ce propos, et pour en revenir au portrait que je t’envoie, n’hésite pas non plus à rosir encore un peu le granit de mes pommettes, ça devrait me donner un air plus… chaleureux !

Reçois une fois de plus, mon si cher Olaf, tous mes remerciements, émus autant que sincères pour tout ce que ce travail d’écriture en commun aura pu m’apporter, bien à toi,

T.

Texte Juliette Derimay

Faites parler les images #8

Voici le huitième atelier d'écriture animé par Juliette avec une nouvelle image.

Si vous souhaitez relire le principe; rendez-vous ici.

"Une succession de mots, une phrase, un ou plusieurs paragraphes, voici l’espace que je vous offre pour vous exprimer ici.

Ma photographie ne comprendra ni lieu ni date, afin de ne pas influencer votre histoire, votre ressenti vis-à-vis de la scène, des couleurs, ou de l’ambiance qu’elle dégage.

Vous pouvez publier de manière tout à fait anonyme en laissant un pseudonyme par exemple. Sachez également que l’adresse email, requise pour envoyer le commentaire, ne sera ni publiée ni diffusée, selon le respect de la loi sur la protection des données (GDPR).

A très vite pour découvrir votre histoire.

Céline

18 commentaires sur “Faites parler les images #8”

  1. Je marchais dans la « forêt magique », enfin tel était son nom car entendons nous bien, c’était une forêt rien de plus normale, avec des sapins et de la neige. A peine de quoi faire une photo.
    Quand soudain sous mon pied, j’entendis un petit cri, ô tout petit, minuscule. Je soulevai délicatement ma raquette et découvris un monstre, plutôt un mini monstre, un schtroumpf, enfin bref un troll coincé dans une rainure de ma semelle. Je me penchai pour le dégager, évitant tout mouvement brusque.

    Aussitôt le mini troll, après s’être épousseté la neige du bonnet, m’interroge :
    — D’où venez-vous jeune randonneuse à l’oeil distrait ?
    Surprise, je lui réponds,
    — Heu de l‘hôtel.
    Il insiste : — Non, non je veux dire, avant l’hôtel ?
    — Et bien de l’aéroport.
    Il se gratte le menton, avant de poursuivre.
    — Moi je crois que vous venez de l’infini mais vous n’en avez pas conscience.
    — J’ai parcouru 4000 kms. Je ne sais pas si on peut appeler cela l’infini mais…
    — Non je veux dire, vous avez suivi votre intime boussole et l’aiguille du Nord vous a guidé jusqu’à moi.

    Devant une telle bizarrerie, je ne sais quoi répondre, cherche à gagner du temps :
    — C’est curieux, vous me rappelez quelqu’un.
    — Je sais, on me le dit souvent. Certains trouvent que je ressemble à E.T.
    — L’extraterrestre ?
    — C’est ça l’extraterrestre… Remarquez, d’autres me trouvent une ressemblance avec ce chercheur un peu échevelé dont j’ai oublié le nom, mais resté célèbre pour avoir tiré la langue sur une photo. Comme quoi la ressemblance, c’est très relatif.
    — Si vous n’êtes ni l’un ni l’autre, qui êtes-vous ?
    — Je suis… « le gardien des regards. »
    — Le gardien des regards ? Je connais le gardien de phare mais pas le gardien des regards.
    — Oh il n’y a plus de gardien de phare en mer depuis bien longtemps, répond-il. Et pour tout vous dire, je crains que bientôt il en soit de même à Terre car j’ai beau chercher, je suis l’ultime gardien de regards. J’ai beau passer des annonces, personne ne veut prendre la relève.
    — Et ça consiste en quoi ? dis-je incrédule.
    — D’abord il est préférable d’avoir deux yeux. Si vous n’avez qu’un œil, ça ne présage rien de bon. Vous ne voyez que la moitié du monde.
    — C’est sûr… dis-je rassurée de retrouver un peu de logique. Mais déjà il repartait aux calendes grecques :
    — Tenez les cyclopes, franchement de sales types.
    Il laissa passer un temps comme s’il replongeait dans l’Odyssée, puis repartit dans son explication.
    — En famille c’est pareil, un seul œil c’est très mauvais signe. Caïn et Abel, « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn » ça a très mal fini cette histoire.

    Je m’apprête à l’interrompre mais déjà il enchaîne.

    — Et je ne vous parle pas de tous ces regards pleins de larmes qui peuplent la planète. Je les conserve parce que c’est écrit dans mon contrat mais si je pouvais les effacer…
    — Dites, vous n’auriez pas des exemples plus gais ?

    Il hésite puis se lance alors dans une sorte de jeu.

    — Citez-moi un regard, au hasard. Le premier qui vous vient en tête.
    — Je ne sais pas… Le regard d‘Alain Delon.
    — Bon choix. Regard de samouraï, perçant assurément. Un autre ?
    — Romy Schneider. Un regard triste, ça marche quand même ?
    — Elle a le regard triste parce qu’Alain Delon a posé ses yeux sur elle et lui a transpercé le cœur. Elle ne s’en est jamais remise.
    — J’avoue, je n’y avais jamais pensé en ces termes… Les acteurs ont donc tous des regards ?
    — Certains plus que d’autres. Sophia Loren, Claudia Cardinale, des regards à se damner. Jean Gabin et Michèle Morgan, des regards à se noyer. « T’as de beaux yeux tu sais. — Embrassez moi. » Au passage, c’est moi qui ai inventé ces répliques.

    Comme il ne choisit que de vieux acteurs un peu démodés, je préfère changer de domaine.

    — Et les chanteurs ?
    — Les chanteurs n’ont pas de regard, ma chère.
    — Ah bon, mais pourquoi !?
    — Parce qu’ils chantent toujours les yeux fermés. Regardez Aznavour, Brel, Reggiani…
    — Marc Lavoine quand même… Il a « les yeux revolver ».
    — Oui mais il n’a pas de voix. On ne peut pas tout avoir.
    — Vous n’aimez pas les chanteurs ?
    — Je n’ai rien contre les chanteurs mais ceux qui ont laissé un grand souvenir de regard, sont aveugles. C’est bizarre non ?

    Je me demande s’il fait de la provocation ou du mauvais esprit mais avec le plus grand sérieux, il me cite :
    — Ray Charles, Stevie Wonder, Andrea Bocelli…

    Déstabilisée, je tente une autre catégorie.

    — Les peintres trouveront-ils peut-être grâce à vos yeux ?
    — Pfff. Modigliani n’a peint que des portraits aux yeux vides et Picasso n’a peint que des femmes qui n’avaient même pas les yeux en face des trous. Quant à la Joconde, elle est connue pour son sourire. Je préfère encore la peinture abstraite.

    — Et les hommes politiques ?
    — Les hommes politiques n’ont pas de regard, ils ont un corps pour asseoir leur position et des mains pour convaincre. Quant aux dictateurs, c’est pire. Ils ont des fentes à la place des yeux, cachées le plus souvent par un menton arrogant et une mèche sur le front. Donald Trump par exemple.
    — Vous exagérez Trump n’est pas un dictateur. D’ailleurs il n’a pas de moustache.
    — Vous voyez, ça tient à peu de chose. Me répond-il narquois, ce qui m’agace au plus haut point.
    — Vous êtes pénible. Vous avez le regard qui pétille mais la cervelle aigrie…
    Puis après quelques instants,
    — N’y a-t-il pas au moins UN regard qui trouve grâce à vos yeux !?

    Je le vois réfléchir ô pas longtemps, déjà naît un doux sourire sur son visage.
    — Si un… le vôtre, dit-il en baissant les yeux.
    J’en suis estomaquée.
    — Vous plaisantez ?
    — Pas du tout. Vous avez un grand cœur et ça se lit dans vos yeux.
    Puis il ajoute :
    — Si vous saviez combien votre visite me sort de ma solitude.

    Il détourne la tête, comme s’il voulait échapper à mon regard, mais j’ai le temps d’apercevoir une perle de larme, au coin de sa paupière gauche.

    — Ne vous inquiétez pas, dit-il. C’est juste une larme de joie.

    FIN

    Pascal Chambon
    Avril 2020

    • Un texte tout en sensibilité, plein des sens… qui donne donc de l’énergie. Le masque enlevé montre le vrai visage. J’oserais écrire avec mes mots que les regards peuvent avoir aussi des odeurs quand ils sont des goûts… Merci

    • Pascal, une fois de plus, j’ai le coeur joyeux et la larme à l’oeil également, en lisant cette histoire du mini-troll.

      C’est tellement vivant, puis attendrissant et drôle. Tu as commencé fort avec cette dimension. Elle me donne des ailes :  » Moi je crois que vous venez de l’infini, mais vous n’en avez pas conscience « !

      Un vrai plaisir, j’ai dû freiner mon regard qui glissait avec avidité vers le bas de la page pour connaitre la suite de l’histoire.
      C’est un cadeau que tu me fais d’écrire sur mes images … MERCI 🙏

    • Oh ! ça c’est un beau regard posé sur le monde ! façon fable, mais pas seulement, avec un joli rythme qui nous balade entre espièglerie et gravité, mais toujours avec une bien jolie sensibilité. On lui rendrait volontiers visite à ce gardien des regards ! Merci pour cette belle rencontre qui va surement embellir le regard que je porterai aujourd’hui sur les choses et les autres 😉

      • Merci beaucoup Juliette, joli compliment qui me touche.
        J’aime beaucoup cette citation de Stanley Donen, réalisateur de « Chantons sous la pluie » : « L’humour est la seule façon sérieuse de dire des choses sérieuses. »

  2. Avec vous… « Vous me regardez, peut-être avez-vous peur ?
    Moi qui suis très sensible, j’ai été la cible de moqueries, de mise à l’écart. J’ai été rejeté car mon visage ne plaisait pas : mon nez proéminent amenait des rires, je le sentais bien, mes yeux exorbités provoquaient l’ire de beaucoup, je le voyais bien, ma peau ridée apportait son lot de sarcasmes, j’en étais sûr, ça ne faisait pas un pli, mes pustules rien qu’à les voir donnaient des boutons à certains…
    Maintenant encore, je suis rejeté, rien ne m’avantage, rien ne me met en valeur, tout est là pour me repousser, on m’écarte du groupe, je suis écartelé… Je dois montrer patte blanche quand je sors et surtout ne pas toucher mes congénères, rester à bonne distance… Je vous assure, c’est l’enfer.
    Alors, des idées un peu folles : mettre tout le monde sous contrôle, faire des bruits de casseroles, se fier à la boussole, l’autre on le cajole, on devient bénévole, attention, pas d’alcool… Enfin tout cela me désole, on s’affole, à quand la grande farandole ? Ayez confiance, je suis là votre ami TROLL, je saurai vous donner de l’énergie. Bas les masques, vous découvrirez alors mon vrai visage. »

    • Beau texte Antoine comme à chaque fois. Du moyen-âge à ces jours-ci, nous rencontrons les peurs face à la différence, peurs du pestiféré, du handicap, tout simplement de la différence. Un bel encouragement à la tolérance.

    • Merci Antoine, j’ai aimé ton « premier jet », mais j’aime aussi celui-ci, avec ce personnage attendrissant qui fait ensuite un parallèle à l’actualité. MERCI BEAUCOUP 🙏.

    • Merci Antoine pour ce délicieux « bonbon qui pique ». Juste la bonne distance pour bien voir ce qui se passe sans pour autant tomber dans la pompeuse gravité, comme toujours sur la crête, équilibre parfait, chapeau !

      • Merci Juliette pour ce commentaire bien acidulé, je prends beaucoup de plaisir à triturer les mots . J’ai beaucoup de sachets aux couleurs variées à proposer, à faire goûter, à déguster mais il me faudrait trouver preneur de ma production qui ne se perd pas mais qui attend. Ces maudits mots dits qui soignent nos maux. Bonne nuit reposante, aujourd’hui, c’est le 10 de der comme on dit en jouant aux cartes. Coup de poker?

        • Belle citation, je ne connais pas ce Stanley, mais il semble mériter le détour : quelqu’un qui mets l’humour à sa juste place, celle du haut !

    • Eh oui Pascal, j’ai beau écrire des textes sur le voyage intérieur, j’ai toujours envie de voir plus loin que le bout de mon nez :). Là, je ne peux plus le cacher !!!

  3. Je me lance en proposant quelques mots qui se veulent un jeu avec les mots, ceux qui me sont venus spontanément à la vue de ce personnage que je ferai vivre plus sérieusement dans quelques temps. Il me faut d’abord me l’apprivoiser.

    Oh! Quelle histoire un peu folle!
    On vient d’annoncer, c’est drôle
    Que le vainqueur , après contrôle
    Pour le concours de pets: TROLL !

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