Auprès de mon renne: un hiver chez les Tsaatans

Bonjour à tous,

La neige se fait attendre en cette fin d’année, pour vous faire patienter je propose une série photographique hivernale et le (long !) récit qui l’accompagne.

Départ chez les Tsaatans

C’est en mars dernier que je découvre pour la première fois la rudesse de l’hiver en Mongolie. Ma démarche dans ce voyage était d’une part de témoigner des conditions de vie en cette saison dans ce pays, mais plus encore d’aller à la rencontre des Tsaatans, les tout derniers éleveurs de rennes de Mongolie – ils ne sont plus que 250 individus environ.

Tout comme les Évènes que j’avais rencontrés il y a quelques années en Yakoutie (Sibérie), les Tsaatans vivent dans la taïga profonde, en montagne, mais aussi sur les hauts plateaux, là où la végétation composée de lichen permet aux troupeaux de se nourrir. Deux journées de route seront nécessaires pour arriver au camp à partir de la ville aux toits colorés de Moron.

Avant de pouvoir pénétrer dans la partie la plus au nord du pays, nous devons déclarer notre passage à un poste frontière militaire

 La proximité avec la Russie suscite un contrôle strict des déplacements dans cette région. Je tente de questionner l’officier pour savoir combien de visiteurs passent chaque année, mais je n’obtiens pas de réponse. Mon guide ne semble pas non plus décidé à assouvir ma curiosité.

Une fois quittée la route asphaltée, la conduite sur piste à travers les forêts de mélèzes ou sur les rivières gelées est de plus en plus laborieuse et chaotique. La neige ressemble à du sucre cristal. Malgré une pente très douce, notre voiture ne parvient plus à avancer. Il nous faut sortir tous les bagages pour alléger le véhicule et tapisser le sol de branches pour fabriquer des sortes de « plaques de désensablage » qui redonnent de l’adhérence aux pneus. Nous mettons 4 heures pour parcourir quelques dizaines de mètres – abandonner n’est pas une option, puisque le jour commence à tomber et les températures avec lui. L’effort physique nous fait heureusement oublier les -25° C ambiants.

L’arrivée au camp est un grand soulagement. Douze familles y vivent, toutes dans des tipis disséminés dans la forêt, à l’exception des doyens de la communauté, Gamba et Oudlet, qui possèdent une jolie petite maisonnette en rondins. Je suis surprise de n’apercevoir qu’une quinzaine de rennes rôder autour des habitations. La famille m’indique que le troupeau est à ce moment-là beaucoup plus loin dans la montagne :

« Les loups sont nombreux à rôder autour du camp cette année, il faut éloigner les bêtes. »

La déception doit se lire sur mon visage, car après trois jours, Gamba nous propose d’aller rejoindre le troupeau de 300 bêtes et ses deux gardiens. « Il ne faut que 4 heures à dos de rennes pour arriver au campement » nous dit-il. Euphorique, je sais que ce sera là une expérience inoubliable et qui me permettra de comprendre davantage cette vie d’éleveurs.

Le lendemain matin, Gamba prépare la caravane. Nous profitons du voyage pour apporter quelques provisions aux gardiens : de la farine, des beignets et un peu d’essence pour la tronçonneuse. La journée est radieuse, le soleil réchauffe légèrement le visage. Très précautionneux, Gamba vérifie que nous sommes correctement équipés et chaudement habillés.

« Il va faire très froid là-haut dans la montagne »,

dit-il en faisant signe de la main vers le ciel. Au camp, il fait déjà -30° C la nuit, -15° C dans les tipis.

Dès les premiers mètres au cœur de la taïga, je sens une vive émotion m’envahir. Gamba part en tête, le chapelet de rennes qui le suit dans ce décor magnifique est digne d’un conte. Seul le cliquetis des sabots qui s’entrechoquent vient briser le silence. Et ma voix : mon renne est un peu fainéant, je dois constamment lui crier « Chou chou » (« Allez, allez ») pour le faire avancer, avec une légère petite tape sur la croupe.

Les rennes sont des bêtes à pattes courtes, certains passages sont très difficiles pour eux car le sol est recouvert de pas moins de 80 cm de neige fraîche. Gamba met régulièrement pied à terre pour faire la trace et faciliter le passage de la caravane. Il sonde le terrain à l’aide de son long bâton pour contourner les congères créées par le vent et qui dépassent de plus d’un mètre à certains endroits.

Le rêve se transforme bientôt en un véritable défi physique, mais aussi psychologique. Immobiles, les genoux relevés très haut souffrent – le dos également à cause du poids du sac photo.

Le froid pénètre à travers les gants, mais il suffit de plonger les doigts quelques secondes dans le poil épais du renne pour les réchauffer.

De temps à autre, je marche à côté de mon renne pour me dégourdir les jambes, mais progresser dans cette neige si profonde est vite épuisant.

Au fil de la journée l’écart se creuse, Gamba gagne de la distance, si bien que je ne peux plus lui demander si le camp est encore loin. Résignée, je m’arme de patience. Les quatre heures annoncées sont en fait un voyage de huit heures, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Lorsque j’aperçois le tipi des gardiens, un sentiment tout à la fois de joie et de désespoir m’envahit – l’idée de passer trois nuits dans ces conditions m’oppresse soudainement.

Un poêle est installé au milieu du tipi, le sol est recouvert de simples branches de mélèzes et, en guise de lits, je n’aperçois que deux simples rondins de bois par couchage. Les nuits s’annoncent difficiles. Mais les gardiens Zogo et Batsur sont heureux de nous voir, voilà deux semaines qu’ils sont seuls. Nous veillons tard, jouons aux cartes, chantons à la lueur du feu puis glissons une dernière bûche dans le fourneau avant de nous coucher. Au réveil, il fait -18° C sous la tente. La nuit a été très difficile pour moi ; malgré un bon équipement, j’ai craint que mon nez ne gèle.

Au petit matin, Zogo sort chercher du bois et de la neige pour faire bouillir de l’eau. Il nous sert ensuite un thé à base de farine, de sel et quelques feuilles de thé.

Les journées sont rythmées par la surveillance du troupeau, l’observation des traces de loups dans forêt, la coupe de bois pour se chauffer ; des travaux saisonniers en accord avec la nature. Après 4 jours où nous avons accompagné les gardiens dans leurs tâches, nous prenons le chemin du retour.

Les panoramas sont grandioses et la lenteur du voyage me permet de profiter pleinement de l’expérience et de m’immerger totalement dans le décor.

Comme il n’est pas tombé de nouvelle neige, notre trace est encore présente tout le long du parcours. Mais, de part et d’autre, le chemin est également bordé de traces de loups.

Ils ont dû sentir les bêtes. Je suis très impressionnée par ce danger potentiel, mon regard scrute les environs, le haut d’une colline à travers les arbres. J’ai parfois l’impression d’entendre au loin un grondement plaintif. Mais c’est bientôt le cri des chiens du camp qui nous parvient. Je retrouve avec joie la chaleureuse maison de Gamba et Oudlet, ainsi que notre tipi décoré qui me paraît dorénavant luxueux.

Nous repartirons le lendemain, il nous faudra 4 jours pour rejoindre la capitale Oulan Bator. Malgré la rudesse de ce voyage, quel grand privilège d’avoir pu vivre une expérience aussi exceptionnelle !

Il est dorénavant temps pour moi de vous souhaiter de très chaleureuses fêtes de Noël, tout en vous invitant à voyager à nouveau parmis les Évènes de Yaloutie.

Joyeuses Fêtes

Céline

11 commentaires sur “Auprès de mon renne: un hiver chez les Tsaatans”

  1. Superbe témoignage hivernal Céline. Tu me raconteras comment t’as grimpé ton boîtier au sommet du tipi… Vive le noir-blanc. Belles compositions graphiques. Neige magnifiquement mise en valeur mais on n’a même pas froid. Continues, on t’encourage. Daniel avec Françoise.

  2. J’ai été passionnée par « rencontre en terres inconnues » chez les Tsaatans, je le suis tout autant par ton reportage. Rhaaaa, que j’aurais aimé t’accompagner dans cette aventure… (déjà que tu m’as donné envie de découvrir le Kirghizstan, mais ça c’est fait désormais ;-))

  3. Les émotions, ressentis et souvenirs de ces moments n’appartiennent qu’à toi, mais avec un tel récit, nous voyageons beaucoup plus qu’un peu.
    J’aurai plaisir à venir le relire lorsque l’hiver s’installera ici.

    Bravo et merci pour le partage.
    Bon voyage. Romain

    • Merci Romain pour ton passage. Le texte renforce les images, mais il est vrai que les émotions ressenties lors d’une telle expérience ne pourront jamais être retranscrites entièrement.

  4. Bonjour Céline,

    Avec cet hiver printanier, ton voyage tombe à pic pour nous rappeler que dans certaines contrées l’hiver est bien présent même en mars. Encore un beau voyage fait de rencontres et de paysages aussi merveilleux qu’inquiétants dans ces contrées reculées.
    En attendant, je te souhaite de bonnes fêtes.
    Amicalement
    patrick

  5. Chaleureusement merci Céline pour ces très belles images, moi qui suis contraint au voyage en chambre trois ou quatre semaines, vous m’avez offert une magnifique évasion.

    Joyeux Noël, paix et joie dans votre cœur et pour ceux que vous aimez.
    Yvan

    • Chers Yvan, Charles, Bernard,
      Un grand merci pour votre passage. Je pense à vous tous lorsque je découvre des lieux si fabuleux et que je fais des rencontres aussi riches. Mes articles ne peuvent malheureusement pas retranscrire toute l’émotion sur le terrain, mais je fais au mieux pour vous faire voyager aussi un peu.
      Joyeux Noël à vous tous.
      Céline

  6. Comme d’habitude, tu m’enchantes par tes publications. Je te suis reconnaissant de me faire voyager à travers ton regard.

    Tes superbes photos arrivent presque à me faire aimer l’hiver, je suis et reste admiratif.

    En attendant de vous revoir tous les deux, je vous souhaite de bonnes et belles fêtes de fin d’année.

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