Banc d’honneur

Bonjour à tous,

Je vous propose cette série photographique réalisée dans un cimetière en Lettonie.

Les cimetières ici ont plusieurs particularités. Pour commencer, ils se trouvent tous en pleine nature, soit dans une forêt à l’extérieur des villes, soit en pleine ville, mais toujours dans une vaste forêt. Les lettons sont des personnes très proches de la nature et ils viennent se recueillir en ce lieu pour dialoguer avec leurs chères personnes qui ont quitté ce monde.

Banc d’honneur

Ma vie n’est plus tout à fait comme avant depuis que ce banc a été installé ici pour toi.

Dans l’allée qui me mène à ce banc, le sol est semé de vie, semé de traces d’espoir vers des retrouvailles d’une autre dimension. Le sable sous mes pas est doux et silencieux. Il respecte le lieu, tout comme moi, malgré l’appareil photo qui glisse de mon épaule trop timide.

En cette saison, les lilas déploient leurs enivrantes grappes de fleurs. Les lupins, eux, s’étirent vers le ciel, avec un violet toujours plus dense à la base de leur colonne.

Le muguet a envahi le sol et je suis sûre que tu entends le concert de leurs clochettes, inaudible pour nous, Êtres limités. Heureusement nous pouvons profiter de l’immanquable et monotone chant du coucou.

La moindre brise agite la cime des pins filiformes, mais lorsque le vent marin se lève, c’est tout leur tronc qui se réveille. La forêt est si dense que l’on assiste alors à de vrais combats de rennes, le haut des troncs et les derniers branchages arrivent à se toucher et entrechoquer leurs bois.

Cette abondance de vie me donne le courage d’avancer un peu plus sur ce chemin de sable qui absorbe ma tristesse et mes pensées.

Dans ce cimetière, les demeures sont modestes, sans fioriture humaine. On a pris soin de les recouvrir de plantes vivaces, la nature à l’état brut. Myosotis, pervenches, corbeilles d’or ou d’argent tapissent le sol. Ceux qui ont peur du vide de l’hiver y ont planté des fleurs en tissus ou en plastique, c’est une manière de ne pas laisser le temps délaver le souvenir.

Chaque parcelle est délimitée par une haie à hauteur de genoux et on y trouve, sans exception, un petit banc, soigneusement positionné en face ou à côté de la sépulture.

J’aime ces petits bancs plantés là en attente d’une présence.

C’est en soirée que j’aime le plus venir m’y asseoir, car c’est à ce moment que la lumière dorée zigzague encore quelques instants entre les arbres pour venir nous éclairer tous les deux. C’est notre lueur d’espoir.

Chez nous, ces petits bancs n’ont pas leur place. Alors quand on vient rendre visite, on est souvent raide comme un bout de bois, en se disant qu’on ne va pas rester trop longtemps. Les bancs demandent du courage, ils demandent de regarder la réalité en face, de ne pas détourner le regard, mais d’accueillir ce moment d’échange avec gratitude. Ici ils sont une invitation.

Chez nous, les allées de gravier ont quelque chose de violent et d’abrasif. On entend crisser nos craintes sous nos pieds. On se sent gênés de déranger les autres visiteurs qui ont déjà trouvé la posture du piquet. Ici la nature nous apaise et nous décrispe.

Chez nous on ne peut pas se mettre à notre aise. Ici on peut apporter une collation et partager un repas ensemble. Il y a aussi des seaux, des pelles, des râteaux et des arrosoirs. La mer n’est très pas loin, mais ces ustensiles de plage récréatifs pour les enfants, c’est ici, au bord de cette mer végétale qu’on les retrouve, sous les bancs. Alors on lisse le sable, on coiffe les arbustes, on rafraîchit les fleurs. Les Japonais seraient fiers de voir leur art ainsi mis en valeur dans ces lieux de silence.

Certains bancs disparaissent sous un coussin de mousse ou un tapis de feuilles. Peut-être que les personnes qui venaient s’y asseoir ont dorénavant elles-mêmes un banc, installé ici en leur honneur.

Je sais que tu n’es pas ici en Lettonie avec moi, Papa, en réalité tu es partout. Alors peu importe le banc que je choisis ce soir pour passer ce moment avec toi.

Je demande la permission à un banc de m’asseoir un instant. Je choisis celui-ci, ce sera le nôtre l’espace d’un instant, notre banc des secrets.

Céline

Cimetières de Lettonie

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